Mai 112019
 

(D’une fleur à l’autre dans le jardin de Marie)

« Voici revenu le mois de la Belle Petite Maman », disait tout joyeux St Padre Pio à l’arrivée du mois de mai. Il s’agit d’une très ancienne dévotion populaire, qui veut que le mois de mai soit dédié à Marie.
Déjà au XIIIe s., nous trouvons cela dans les magnifiques Cantigas de Santa Maria du Roi de Castille et Léon, Alphonse X, dit le Sage (il existe le CD). Le mois de Marie a été la réponse à un retour paganisant de la Renaissance, avec ses fêtes des Calendes de Mai, et les désordres qui les accompagnaient. Je prends comme exemple la ballade XIIIe du Politien (1454-1494) : « Ben venga maggio ! » (Bienvenue au mois de mai !), une invitation hédoniste à la jouissance, avec un chœur lascif, entourant le char de Cupidon. Mais, ce fut après la Réforme Protestante, avec la diminution de la dévotion mariale, qu’on a ressenti le besoin de relancer le culte à la Mère de Dieu, et cela progressa de plus en plus, au point qu’au XIXe siècle, cette dévotion s’était répandue en Europe et en Amérique, et même dans les pays de mission.
Malheureusement, tout ce qui sent la dévotion populaire, parfois un peu naïve et simple, mais ô combien attachante, a tendance à disparaître, le Peuple de Dieu étant devenu « adulte », n’en a plus besoin, étant tout occupé à ergoter sur l’Ecriture Sainte, s’érigeant en maître en Israël, mais oubliant que, pour entrer dans le Royaume de Cieux, il faut redevenir des enfants (Mt 18,3). Mais, pourquoi le mois de mai ? Parmi tous les mois de l’année, mai est de loin le plus joyeux et le plus radieux, il est celui de la promesse accomplie, car il tombe toujours pendant le temps pascal. Les Byzantins vénèrent particulièrement Marie en août, en rapport avec l’Assomption, qu’ils appellent la Dormition. Pour nous, la réponse est intuitive, comme d’ailleurs tout ce qui est lié aux traditions les plus chères et simples du bon peuple chrétien. C’est parce que c’est le plus beau mois de l’année, par la splendeur printanière qui le revêt, voilà pourquoi il est consacré à Celle que l’Eglise chante et loue « Tota pulchra es Maria », (Vous êtes toute belle, ô Marie !). Ce n’est donc pas en rapport avec la liturgie, mais inspiré par la douceur de mai, par ses fleurs qui, après Pâques, annoncent le réveil de la nature, après les grands froids hivernaux. La Sainte Vierge n’est-elle pas la première et la plus belle fleur de la nouvelle Création née de la Résurrection du Christ ? Dans les Litanies de Lorette, Marie est la Rose Mystique (Rosa Mystica). Elle seule a été préservée des souillures du péché ; (Speculum iustititiae, Miroir de Justice, qui reflète la Lumière de Dieu). Elle fut en même temps vierge et mère (Mater amabilis, Virgo fidelis – Mère aimable, Vierge fidèle), fille de son propre Fils, épouse et chaste (Mater purissima, Mater castissima – Mère très pure et très chaste), la seule qui eut le privilège de devenir la mère du Fils de Dieu (Mater Christi) et la nôtre Mater amabilis, oui, quelle mère est plus aimable qu’Elle ? La prière mariale par excellence, le Rosaire, prend justement son nom de la fleur caractéristique qui fleurit le mois de mai, la rose odoriférante : « Entraînez-moi après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums » (Cant. 1,3), car elle est l’Arche d’Alliance (Fœderis arca), qui ne contient pas de la manne, mais qui a formé en elle et nous a donné le Pain Vivant descendu du Ciel, elle est la Mater Dei, la Mère de Dieu, la Maison d’or de la Grâce, elle est la Porte du ciel (Janua caeli), l’Etoile du matin (Stella matutina), qui nous indique le chemin pour aller vers son Fils Jésus, car elle est Refuge des pécheurs et Consolatrice des affligés. Moi, j’ai un faible pour la Madone du Bon Conseil, qui me sourit depuis l’enfance dans un oratoire tout près de chez-moi. Renseignez-vous sur l’histoire extraordinaire de cette icône…

Le grand dévot à la Vierge Marie que fut St Bernard disait : « De Maria numquam satis », on ne parlera jamais assez de Marie. La preuve ? Personne ne pourra jamais énumérer tous les titres qu’on lui donne. Il y a des titres pompeux comme ceux de Reine, d’Impératrice ou Basilissa, de Madone Nicopeia (qui donne la victoire), icône dans la Basilique St Marc à Venise. Je citerai aussi la célèbre église Notre-Dame des Blachernes ou Blachernitissa (Θεοτόκος η Βλαχερνίτισσα) à Constantinople, qui communiquait avec le palais impérial des Blachernes, lorsque les Empereurs ont délaissé l’ancien Grand Palais de Constantin. Dans cette église, il y avait une icône et une source miraculeuse, où l’Empereur prenait un bain rituel. L’église a été détruite lors de la chute de Constantinople (1453). Aujourd’hui, il ne reste qu’une modeste chapelle du XIXe siècle et la source, que j’ai visitées. Il y a aussi des titres qui sont liés à un lieu, à une apparition, ou aux moyens grâce auxquels on a pu découvrir une image miraculeuse : la Divine Bergère (qui fait pendant au Bon Pasteur), la Madone de la Neige, de la Route, de la Foudre, du Puits, du Chêne, du Réconfort, de l’Esclave, des Orphelins, des Abandonnés, de la Treille, de la Toux, et même des…Poules, oui, qui en grattant la terre ont permis la découverte de l’icône. Tout cela pourrait nous faire sourire, mais nous montre pourtant combien la Vierge Marie est proche du bon peuple chrétien dans tous les événements de la vie.

Il y a aussi des titres donnés par des circonstances historiques, comme Notre Dame des Victoires ou Marie Secours des chrétiens (Auxilium Christianorum). Comment expliquer que l’humble Vierge Marie est : « terrible comme une armée rangée en bataille ? » (Cant. 6,10). Même l’aspect guerrier ne manque pas : il y a des peintures où l’on voit la Vierge Marie qui, avec un gourdin ou un fouet, chasse Satan. Marie est la Tour de David (Turris davidica) : « Ton cou est pareil à la tour de David, bâtie pour y serrer les armes ; mille boucliers y pendent, tous les écus des preux » (Cant. 4,4). A Scicli en Sicile, il y a la « Madone des Milices », à cheval et en brandissant une épée, car en 1091, Elle a délivré la ville d’une incursion des Sarrasins.

Une dernière curiosité : dans une église du Tessin, en Suisse, se trouve la Madone « bombardière » : une fresque où l’on voit la Ste Vierge et l’Enfant Jésus passer des boulets de canon à un ange pour les laisser tomber sur la flotte turque à Lépante (1571). Qu’est-ce qu’on ne lui fait pas faire ! Sottises, me direz-vous ! Pourtant, si les chrétiens avaient perdu cette bataille, ou bien celle du second siège de Vienne en 1683, – à l’époque, la France était alliée aux Turcs, que cela soit dit en passant – l’Europe aurait été envahie, et St Pierre de Rome serait devenu une écurie, comme le menaçait le Sultan. Nous ne pouvons pas imaginer combien la population des côtes, qu’elles soient italiennes, de Dalmatie, ou même françaises et espagnoles, a eu la peur au ventre pendant des siècles, en raison des incursions des Barbaresques. Pensons à St Vincent de Paul.

Mais, laissant de côté certains titres extravagants, c’est en enfants qu’il nous faut nous adresser à Marie. En temps de calamités, de tempêtes, d’épidémies, de guerres, de tremblements de terre : c’est à notre Mère du ciel qu’on s’adressait, pleins de confiance. Je me souviens bien des litanies, récitées dans le latin improbable des paysans, pour un agonisant, pour la grêle, une épreuve. Aujourd’hui, qui est-ce qui prie Marie pour l’Église dont elle est pourtant la Mère ? Mai est aussi le mois de l’insouciance de l’enfance : quand j’étais enfant on cueillait des fleurs des champs pour orner une image de Marie ; on appelait les myosotis les « petits yeux » de Marie. C’est un 13 mai 1917 que la Ste Vierge est apparue à Fatima. Lorsque Marie apparaît dans les ténèbres, nous savons que son Fils aussi est tout près, dit le Bx Cardinal Newman. Trois fois par jour, le son de l’Angelus monte vers le Ciel, en suppliant la miséricorde pour ce monde en perdition ; il rappelle le « Fiat » de l’humble Servante du Seigneur qui a permis notre salut. Vierge Marie, n’oublie pas tes enfants qui sont dans l’affliction, serre-nous très fort contre ton Cœur Immaculé, tu es la Vierge clémente (Virgo clemens) et miséricordieuse : tu es simplement…Notre Mère !

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 12 Mai

Avr 122019
 

Une fois de plus nous nous apprêtons à revivre la passion et la mort de Notre Seigneur Jésus- Christ.
Mais, est-ce un simple souvenir ? Selon St Augustin, notre religion vainc le temps en le transformant en un « présent éternel ». Le saint sacrifice de la messe ne rend-t-il pas présent celui du Christ ? Alors, quels sont les sentiments qui nous animent en entrant dans la Semaine Sainte ? Est-ce juste un mauvais moment qu’il faut vite oublier, pour se concentrer sur Pâques ? Et puis, n’est-ce pas Jésus lui-même qui a voulu donner sa vie pour nous en choisissant le moyen le plus horrible : la Croix ? Il l’a voulu, qu’Il ne s’en plaigne pas ! Donc pas de dolorisme inutile et morbide, puisqu’ il nous faut vivre désormais dans la lumière de la Résurrection.

Certes, la passion et la mort du Christ ne sont pas la conclusion, St Paul est clair : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, vaine aussi est votre foi » (1 Cr 15,14). Pourtant ce sont les souffrances du Christ qui nous font reconnaître tout l’amour que Dieu nous a porté, qui nous font connaître le « Cœur » de Dieu. Dans la théologie catholique, dans notre Foi, la souffrance du Christ a un rôle central. La Résurrection est la victoire du Christ – l’Ascension en sera son achèvement – mais c’est le sacrifice de Jésus qui constitue le moment apical, le sommet du christianisme, car il est la plus grande expression de l’amour de Dieu pour l’homme. Ce n’est pas par hasard que le signe distinctif des chrétiens est la Croix, et non pas le sépulcre. Saint Padre Pio aimait dire que, ne pouvant pas souffrir, Dieu a décidé de s’incarner : « Très divin Esprit, conduis-moi à naviguer dans l’amour sans fin de la Passion de Jésus, à pénétrer ce mystère d’amour infini et de souffrance de la Divinité, qui, revêtue de notre humanité, souffre, agonise, et meurt par amour de sa créature ». Nous sommes en pleine théologie franciscaine. Bien entendu, Dieu en lui-même ne peut pas souffrir, ni mourir, il l’a fait par l’humanité que le Verbe de Dieu a assumée. On raconte qu’un jour St Thomas d’Aquin rendit visite à St Bonaventure, qui enseignait à Paris ; St Thomas d’Aquin lui demanda de voir les livres où il puisait la sagesse de ses enseignements. Bonaventure lui montra son oratoire avec un crucifix, usé par les baisers : « Voilà, mon Père » lui dit-il « où je puise ce que j’enseigne et j’écris. En me jetant aux pieds de ce crucifix, je trouve la lumière dans mes doutes et je fais plus de progrès dans les sciences qu’avec n’importe quel autre livre ».

La Passion de Jésus est le livre où les saints ont puisé l’amour de Dieu, et qui les a poussés à imiter Jésus pénitent et souffrant ; certains ont même été marqués par les stigmates, ou par les signes mystiques de la Passion. Cependant, même si nous vivons dans la lumière de la Résurrection, et ce par la Grâce, nous ne sommes pas confirmés en grâce pour autant. Le mystère du mal n’est pas encore vaincu définitivement en nous, il nous entoure et il nous pénètre. La Passion du Christ, la Croix, font alors partie de notre condition de disciples, Jésus est clair : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et me suive » (Lc 9,23). On n’échappe pas à la croix, qu’on ait la Foi ou non, mais si on l’a, elle donne un sens à la souffrance qui devient rédemptrice. Mais cette lumière de Dieu peut parfois se cacher, en faisant éprouver l’abandon apparent de Dieu, tout comme Jésus sur la Croix lançant ce cri mystérieux : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mt 27,46). Ici, Jésus parle en tant qu’homme et appelle son Père « Dieu », bien que, au sommet de son âme, Il continue toujours à jouir de la vision de la gloire de son Père. C’est juste avant d’expirer, que Jésus s’adresse à Dieu en l’appelant « Père » : « Père, je remets mon esprit entre vos mains » (Lc 23,46). Sur la Croix, Jésus a expérimenté cet abandon, ce qui a mis notre Sauveur dans le comble de la souffrance : Il nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à la limite et le sommet de la charité. Le Père livre le Fils pour nous sauver, le Fils s’abandonne au Père en acceptant sa volonté.

Certains Saints ont aussi éprouvé cet abandon. Le grand théologien Garrigou-Lagrange o.p., écrit ceci dans son très bel ouvrage de théologie mystique Les trois âges de la vie intérieure : « La Foi est un peu comme une nuit qui, bien que nous entourant de ténèbres, nous permets toutefois de voir les étoiles, et par elles, la profondeur du firmament. Il y a ici un clair-obscur d’une beauté merveilleuse. Pour voir les étoiles, il faut que le soleil se cache, et que la nuit commence. Étrange ! Dans l’obscurité de la nuit, notre regard se porte plus loin qu’avec la lumière du jour… ». Dans la théologie spirituelle, cette expérience est appelée « nuit de l’esprit », qui est une expérience terrible, mais décisive, pour la sanctification de l’âme. Il s’agit d’une purification passive indispensable pour que l’âme puisse confirmer sa propre fidélité à Dieu, au-delà de toute suggestion ou toute consolation, lorsque tout semble ne plus avoir de sens. C’est seulement au plus profond de son âme qu’on continue à croire en Dieu, que de toute façon Il est là, que tout est sous son contrôle, qu’il n’y a rien à craindre, même si les passions bouleversent la vie et la tempête secoue notre âme. Ici, nous sommes complètement à l’opposé d’une religion utilitaire, qui cherche des miracles, qui servirait juste à rendre la vie moins difficile.

Je me demande ce qu’ont dû endurer les Apôtres durant la Passion. Eux qui avaient tout misé sur Jésus, ils voyaient leur Maître accepter passivement, mais seulement en apparence, les insultes, les souffrances, les moqueries et se laisser crucifier sur une croix, buvant le calice jusqu’à la lie. Jésus n’était pas un simple acteur de sa passion, mais le Maître d’œuvre ! Les Apôtres, qui ont pris la fuite, avaient-ils perdu la Foi ? Certes, ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit-Saint qui, plus tard, leur fera tout comprendre. Mais, debout au pied de la Croix, quelqu’un était plongé dans une atroce douleur et une immense désolation : la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Jésus, la « nouvelle Eve fidèle », modèle de Foi et de confiance. Elle n’a jamais douté. C’est au pied de la Croix que le glaive prophétisé par le vieillard Siméon a pénétré au plus profond de son être. La Vierge Marie savait que ce n’était pas la fin de tout, mais au contraire, le commencement de quelque chose de nouveau. A l’heure de la mort de Jésus, les ténèbres couvraient la terre, mais, en assistant à la mort de Son Fils, la Vierge Marie voyait plus loin, ou plus haut, au-dessus des étoiles : elle contemplait les profondeurs de la volonté de Dieu, le triomphe du Bien sur le mal, de la Grâce sur le péché, de la Vie sur la mort. Les écritures, les prophéties, tout semble prendre un sens, parce que c’est le retour de l’univers à Dieu. Plus que dans la lumière du Thabor éblouissant les Apôtres par sa puissance, c’est dans cet « anéantissement » de Jésus, comme l’appelle St Paul aux Philippiens (2,7), dans la nuit obscure de notre vie, que nous pouvons voir la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour de Dieu. En voyant Jésus agonisant sur la Croix, ma pensée se porte vers le Père, vers les abymes infinis de son amour. L’univers entier tient dans une seule plaie de Jésus, parce qu’une seule souffrance du Christ a le pouvoir de tout sauver. C’est dans la plaie de son Cœur sacré que je veux me réfugier…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 14 Avril

Mar 232019
 
Le titre est une citation de Saint Jean-Baptiste, le très austère Précurseur du Christ, encore ancré dans l’Ancien Testament. Fort heureusement, me direz-vous, Jésus avait un tout autre style : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,13).
Mais, au fait, si nous demandons la miséricorde pour nous-mêmes, sommes-nous miséricordieux envers les autres pour autant ? Bien entendu il faut, avant tout, bien comprendre ce que voulait dire Jésus et voir le contexte aussi, sans opposer une citation à une autre, juste pour y trouver une justification à notre médiocrité. Par exemple, écoutons ce que Jésus a dit au sujet de ceux qui étaient morts par la chute de la tour de Siloé : « … si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous de même. » (Lc 23,3). Ou bien : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir » (Lc 5, 32). Je me suis toujours posé cette question : qui étaient ces justes ? Le discours de Saint Paul à l’Aréopage dans les Actes ne fait que répéter la même chose : « Dieu, ne tenant pas compte de ces temps d’ignorance, annonce maintenant aux hommes qu’ils ont tous, en tous lieux, à se repentir » (At 17,30). Le repentir n’est rien d’autre que la pénitence. En voici la définition : La pénitence « est une vertu surnaturelle, se rattachant à la vertu de justice, qui incline le pécheur à détester son péché parce qu’il est une offense commise contre Dieu, et à prendre la ferme résolution de l’éviter à l’avenir et de le réparer ». La vertu est une disposition permanente, une inclination de l’âme à faire des actions bonnes. Le mot pénitence est la traduction grecque de métanoïa (μετάνοια) qui signifie changement, conversion, accompagné de la réparation nécessaire au rétablissement de cet équilibre entre Dieu et nous, qui sommes abîmés par le péché. Si la conversion naît du cœur, elle se manifeste par des actes de réparation. Elle est toujours quelque chose de pénible qui nous répugne car nous devons contrer nos désirs mauvais qui luttent contre notre âme et mortifier nos convoitises. La lettre aux Hébreux dit que « sans effusion de sang il n’y a pas de rémission » (Hb 22,9) : il y a l’effusion de sang de notre Rédempteur qui nous a sauvés, mais aussi, en union avec elle, notre participation personnelle au calice de la Passion, et c’est à cela que Jésus nous invite, bien que la Rédemption fût surabondante et parfaite. Jésus aime s’associer de saintes âmes qui, par leurs mérites et leurs pénitences, l’aident dans la conversion des pécheurs. Pensons par exemple au Padre Pio. C’est par le sacrement de pénitence ou de réconciliation que nous avons la rémission des péchés, mais la pénitence ne naît, ni ne s’épuise par ce sacrement car elle prend ses racines dans les profondeurs des sacrements de l’initiation chrétienne. Pourquoi ? Parce que par le baptême nous avons été incorporés au Christ, et nous devons, en participant à sa vie, participer aussi à ses intentions et dispositions intérieures. Or Jésus, Fils de Dieu incarné, saint, juste et « impeccable », a pris sur lui, comme chef de son corps mystique, le poids et, pour ainsi dire, la responsabilité de tous nos péchés : « le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris » (Is 53,5). Voilà la raison pour laquelle Jésus a voulu recevoir le baptême de pénitence de Jean- Baptiste : « car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » (Mt 3,15). De même, c’est pour nous qu’il a jeûné dans le désert. On peut même dire que Jésus a mené une vie pénitente depuis le premier instant de sa conception jusqu’au Calvaire. Dans le décret éternel de la Rédemption, Jésus, en entrant dans le monde et sachant bien que son Père ne pouvait être apaisé par les holocaustes de l’Ancienne Loi, s’offre lui-même comme hostie pour remplacer toutes les victimes. La lettre aux Hébreux décrit cela par cet admirable et mystérieux dialogue entre Dieu le Père et son Fils qui devait s’incarner : « Vous n’avez voulu ni sacrifice, ni oblation, mais vous m’avez formé un corps ; vous n’avez agréé ni holocaustes, ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : me voici je viens ô Dieu, pour faire votre volonté » (10, 6-7). Donc, pour pratiquer une vraie pénitence, il faut s’unir à Jésus pénitent pour nous, et Lui demander de vivre en nous avec son esprit d’hostie ou d’offrande. Tout cela nous éclaire sur ce qu’est la pénitence. En réalité, ce n’est absolument pas une recherche morbide des souffrances, mais simplement l’imitation de Jésus- Christ. Combien de saints l’ont-ils suivi en participant à notre Rédemption : c’est la petite goutte d’eau dans le calice de la Passion du Christ.
Dans les premières apparitions de Lourdes, la Sainte Vierge répète par trois fois pénitence ! pénitence ! pénitence ! A Fatima, c’est pareil ! Comme si la Sainte Vierge voulait nous prévenir : « puisque vous n’avez pas voulu comprendre mes paroles à Lourdes, regardez ce qui peut vous arriver », et elle montre aux trois petits bergers la terrifiante vision de l’enfer. Après cette vision horrible, leurs visages étaient défigurés et les trois enfants n’étaient plus les mêmes. La vision de l’enfer avait tant impressionné Jacinthe, qu’elle ne pouvait chasser de son esprit cette pensée. Parfois, pensive, elle répétait tout haut : « coitadinhos ! » (Pauvres malheureux !). « L’enfer !… L’enfer !… Quelle peine me font les âmes qui y tombent !… Nous prierons beaucoup et nous ferons des sacrifices pour que les pécheurs se convertissent. » Et, à demi tremblante, elle s’agenouillait, joignait les mains et récitait les prières que Notre-Dame lui avait enseignées : « Oh mon Jésus !… Pardonnez-nous nos péchés… etc. ». Jacinthe restait comme ça, très longtemps agenouillée, répétant la même prière pour convertir les pécheurs et ainsi sauver les âmes de l’enfer. Sa maladie, ses sacrifices, ses épreuves, rien n’arrêtait le zèle de cette petite fille pour la conversion des pécheurs.
Cette conversion qui naît du cœur sous l’influence de la Grâce, se manifeste par des œuvres extérieures que l’Église a groupées sous trois pratiques : la prière, le jeûne et l’aumône, qu’elle recommande particulièrement en Carême. Nous connaissons tous l’importance de la prière, mais en ce temps de grâce, notre vie spirituelle doit prendre de la profondeur, par une prière plus fervente, en lisant l’Écriture Sainte et un bon ouvrage spirituel, en réservant, en somme, un peu plus de temps à notre âme, tout en fuyant le plus possible les mondanités. Parmi les pénitences, il y a l’acceptation d’abord résignée, puis cordiale et joyeuse, sans nous plaindre, de toutes les croix que la Providence veut bien nous envoyer : les épreuves physiques, morales et spirituelles, les maladies, les contrariétés, les revers de fortune, les insuccès, les humiliations, etc… Et l’accomplissement aussi, avec diligence, de notre devoir d’état, quel qu’il soit, en esprit de pénitence et de réparation. Le devoir d’état, expression manifeste de la volonté de Dieu, est comme un sacrifice perpétuel, puisque ce devoir nous saisit depuis le matin jusqu’au soir. Je laisse ensuite à votre appréciation les privations et les sacrifices qui font partie du jeûne que l’Église a institué selon l’enseignement de Jésus et des Apôtres depuis le commencement. Rappelez-vous ce que Jésus avait dit aux Apôtres qui n’avaient pas pu chasser le démon chez le lunatique : « Mais ce genre de démon n’est chassé que par la prière et le jeûne » (Mt 17, 21). Autre grande pratique chrétienne de Carême, l’aumône est une œuvre de charité et de privation. Quand on se prive d’un bien pour le donner à Jésus en la personne du pauvre, Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité et volontiers nous remet une partie de la peine due à nos péchés ; mieux vaut les expier ici-bas qu’au Purgatoire…Bien entendu, sans la conversion du cœur, les œuvres extérieures ne seraient que de l’hypocrisie. Nous devrions être heureux de vivre ce temps de grâce en imitant Jésus pénitent pour nos péchés, en sortant du quotidien d’une vie routinière et tiède, pour mieux vivre selon l’esprit de l’Évangile.
Mais dépêchons-nous, Pâques arrive très vite ! Notre éternité aussi…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 24 Mars

Fév 232019
 

Il faut souligner que l’Orient et l’Occident avaient des caractéristiques différentes mais aussi communes qui se compénétraient et ne formaient qu’un seul art chrétien. Cela est d’autant plus vrai que jusqu’au XIe siècle, l’Église était encore indivise, mis à part quelques schismes localisés. Les icônes, faute d’une beauté formelle, ont une beauté intemporelle et mystique. C’est un patrimoine que nous avons en commun avec les Orientaux, même si elles ont chez ces derniers une place plus importante après la parenthèse iconoclaste. Quant aux mosaïques, elles sont un héritage hellénistique et romain, que l’art chrétien s’est approprié. De même, pour l’architecture : les premières basiliques étaient dans le style des basiliques civiles romaines. La coupole, quant à elle, était bien connue à Rome – voir le Panthéon – mais la plus grandiose réalisation a été Sainte-Sophie (la Sagesse Divine) de Constantinople, inaugurée en 537 par l’Empereur Justinien. Jusque-là, on ne peut pas encore parler d’art « byzantin » proprement dit, car Constantinople, la Nouvelle Rome, était encore très romaine.

Si les Saints sont la plus grande apologie de notre Foi, l’art chrétien l’est aussi, car cette beauté est la preuve vivante de cette même Foi. L’art paléochrétien, si près de l’art impérial romain, nous rappelle l’âge héroïque des Apôtres et des martyrs, et la victoire du Christ sur le paganisme. Après l’effondrement de l’Empire Romain, l’art roman, à la beauté austère et mystique, garde encore quelques restes de l’antique gloire. Plus tard, à l’apogée du Moyen-âge, il y aura la verticalité transcendantale vertigineuse du gothique. Une cathédrale gothique n’est-elle pas en elle-même une théologie de l’annonce de la beauté et de la Vérité de Dieu et de Jésus-Christ, dont tous les mystères semblent prendre forme. Dans le baroque, les lignes pures et élégantes de la Renaissance bougent et s’agitent dans un mouvement ascendant qui nous aspire vers le haut comme dans un tourbillon, les colonnes torsadées s’élèvent jusqu’à la voûte qui, décorée de fresques, semble exploser pour nous ouvrir le ciel dans l’apothéose de la Divinité. C’est l’art de « l’Incarnation » par excellence, pour certains un peu…trop en chair.

En redescendant sur terre, je suis atterré aujourd’hui par la perte du sens du sacré qui avait pourtant toujours caractérisé toute société humaine depuis le commencement du monde : l’homme est naturellement religieux. Pour avoir brouillé la frontière entre le sacré et le profane, on a fait croire que tout est sacré. Par conséquent tout est devenu profane et le sacré a cessé : on a sacralisé l’humain et laïcisé le divin, ainsi la différence entre le bien et le mal s’estompe aussi. Mais, puisqu’on a chassé Dieu et le sacré, il reviendra sous d’autres formes, en particulier à travers des pratiques superstitieuses. Si on évacue la croix, on arrive au déisme, avec le « Grand Architecte » et le relativisme. Étrangement, notre société technologique semble marquée par le satanisme, l’occultisme, la magie. Le sacré sort du temple, mais devient n’importe quoi : les républiques ont leurs « Panthéons » d’immortels, qui n’ont pas toujours bien vécu et ne sont pas bien morts, et ont droit à des cérémonies civiles aux rites lugubres et sans espérance, malgré la rhétorique d’un Malraux de service ; il y a aussi la « sacralité blasphématoire » de certains droits et valeurs laïcs qui crient vengeance auprès de Dieu. On dénigre le culte des saints dans l’Église, mais en même temps on se met à « vénérer » la momie de Lénine et autres « grands hommes » de la nation. En cette époque crépusculaire, seule la Foi chrétienne est considérée comme insensée, tout comme ses rites et ses usages. Les lieux sacrés que sont les églises ne sont plus respectés, à commencer par les catholiques eux-mêmes. On y entre parfois en ruminant de la gomme à mâcher, on se comporte comme dans un salon en parlant à voix haute, sans aucune attitude d’adoration. Les églises catholiques et orthodoxes se distinguent justement par cette « présence » mystérieuse de Jésus dans l’Eucharistie et ne peuvent pas être considérées comme de simples lieux de prière, froids et dépouillés. Puisqu’aujourd’hui le blasphème contre la Foi chrétienne (pour les autres c’est autrement plus dangereux !) est devenu un « droit », et la haine anti-chrétienne une normalité, les profanations se multiplient, et ce n’est que le début. On ne profane pas seulement le lieu, mais ce que nous avons de plus précieux : Jésus Lui-même dans l’Eucharistie. Vous savez bien ce que je pense au sujet de l’architecture et de l’aménagement des églises actuelles : le « Beau » et le « Vrai » font souvent défaut, et par conséquent la Foi aussi. Pour expliquer certaines architectures ou soi-disant œuvres d’art sacré, il faut un livret d’instructions ou des élucubrations fumeuses et tordues, alors que l’œuvre, dans son ensemble, devrait être perceptible par elle-même. Regardons l’église maltaise de Hal-Farrug, exemple de ce qu’on appelle « déconstructivisme », et écoutons ce qu’en dit son architecte : « Elle pourrait paraître dépourvue d’ordre…mais peut aussi être comprise comme le reflet d’une part de l’agitation et de la confusion qui semblent dominer le monde et d’autre part des secousses dont l’Église catholique semble être soumise aujourd’hui ». Oui, en effet, il n’y a aucun ordre, tout est asymétrique, et l’édifice semble s’effondrer sur lui-même : est- ce l’image de l’Église Catholique actuelle ? Comment y trouver la sérénité et la paix ? L’église n’est pas seulement un simple lieu communautaire, mais surtout le lieu de la rencontre de Dieu, de sa lumière, le lieu qui nous projette au-delà de l’histoire, des souffrances de cette vie en nous faisant entrevoir la « Patrie » céleste qui nous attend. Après tout ce que je viens d’écrire, loin de moi de faire de l’esthétisme. Une chapelle de brousse, avec des images mièvres et décolorées par le soleil, reflète tout simplement la Foi et me paraît donc plus belle que certaines églises contemporaines qui semblent en être la négation. La beauté du Logos, du Verbe de Dieu incarné, nous la trouvons surtout dans la Croix, gibet horrible en soi, mais que l’Amour de Dieu a rendu splendide, et que nous essayons parfois d’oublier ou de mettre en sourdine. Cette croix, signe de l’amour de Dieu, doit être le sujet de notre contemplation en Carême, étape nécessaire si on veut faire éclater notre joie à Pâques…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 24 Mars