Avr 212018
 

Dans mon dernier article, j’avais cité Sainte Véronique Giuliani, (1660-1727), clarisse capucine, une sainte extraordinaire que je connaissais à peine. En voulant la connaître davantage, sa vie m’a ébloui et touché profondément. Elle est l’une des plus grandes saintes que l’Église n’ait jamais eu. Le Bx. Pape Pie IX l’appela « géant de la Foi ». Pourtant elle était presque inconnue jusqu’à la sortie récente d’un film documentaire sur sa vie sous le titre : « Il Risveglio di un Gigante », Le Réveil d’un Géant (bande annonce sur YouTube). Les jeunes réalisateurs eux-mêmes se sont convertis. Sa mission pour l’Église paraît commencer maintenant. Certains pourraient penser qu’en plein Temps Pascal, il ne sied pas de parler d’une sainte aux mortifications et aux pénitences inimaginables, mais à tort, car dans la vie de Véronique s’est manifestée toute la puissance du Ressuscité. Aucun autre saint n’a cumulé autant de grâces, de dons mystiques, de privilèges, de visions, d’extases et de charismes que sainte Véronique. Âgée de cinq mois, elle se dressa et marcha pour vénérer une image de la Sainte Trinité. Comme il se doit, elle ne tétait pas les jours de jeûne…À trois ans, elle avait des communications familières avec Jésus et Marie. Quelquefois, l’image de Marie portant Jésus devenait vivante, et, se détachant du cadre, descendait pour embrasser la jeune enfant.

Devant ces visions de Jésus et de Marie qui lui souriaient, elle s’écriait : « Beau Jésus… cher Jésus, je t’aime beaucoup ! ». Charitable envers les indigents dès son jeune âge, un jour elle donna une paire de souliers à un pauvre, et, quelque temps après, elle les vit aux pieds de la sainte Vierge, tout éclatants de pierreries. A la sainte Messe, au moment de l’élévation, elle voyait presque toujours Jésus qui l’invitait à venir à Lui : « oh que c’est beau, c’est beau ! » criait la petite, en s’élançant vers l’autel. Elle sentait un parfum merveilleux sortir de la bouche de ceux qui venaient de communier. Lorsque la Sainte Vierge lui apparaissait, elle lui disait : « Donnez-moi votre Fils dans mon cœur, je ne puis plus rester sans Lui ». Elle fit sa première communion le 2 février 1670 et Jésus lui dit alors : « Pense à moi seul, tu seras mon épouse bien-aimée ». Elle expérimenta alors la puissance de l’amour de Jésus qui se dégageait de tout son être. Mais comment quitter le monde, puisque sa grande beauté attirait l’intérêt de beaucoup de jeunes de qualité ? Son père, était en effet surintendant aux finances du Duc Ranuce II Farnèse, à Piacenza, et aurait voulu qu’elle fasse un bon mariage. Elle lui répondit : « Père, comment puis-je vous obéir, si le Seigneur me veut comme épouse ? Lui aussi est mon Père, Père suprême, je dois lui obéir, tout comme vous ». Elle entra chez les capucines de Città di Castello (Ombrie) à 17 ans, en échangeant son prénom d’Ursule contre celui de Véronique. En effet, elle portait en elle la ressemblance avec Jésus Crucifié. Elle fut choisie pour vivre le sacrifice de la Croix. Très « politiquement incorrecte », non seulement parce qu’elle rappelle la valeur de la souffrance et de la pénitence, ou parce qu’elle appelle la Vierge Marie « Corédemptrice », ou encore parce que Dieu lui montre l’enfer plein d’âmes, en particulier d’ecclésiastiques qui, en trahissant la vraie doctrine de l’Église, ont contribué à la damnation de beaucoup de monde, mais surtout parce qu’elle montre la puissance de l’Amour incarné. L’Amour du Fils de Dieu qui choisit volontairement la Croix et qui, pour sauver les pécheurs, cherche des âmes disposées à offrir leur vie pour eux. C’est cet Amour si « fou », qui pousse Sainte Véronique à désirer rester toujours sur le Calvaire, avec son « Aimé », au prix de souffrances indicibles. Elle a eu le don des stigmates, y compris celles de la couronne d’épines, et a souffert une à une toutes les souffrances du Christ. Excentricités d’une exaltée ? Soyez sans crainte, la Sainte, Universelle et Romaine Inquisition y veillait ! Prise pour une possédée, elle subira des injustices inouïes. La Mère Abbesse reçut l’ordre d’éprouver sa patience, son humilité et son l’obéissance. On lui enleva la charge de maîtresse des novices ; elle fut déchue de vote actif et passif et ne fut plus autorisée à avoir des contacts avec ses consœurs ; frappée d’interdit, elle ne fut plus admise à l’office choral et fut privée de sainte Messe et de Communion, enfermée dans une espèce de cachot et traitée de folle. Mais combien de joies éprouvait-elle ! L’évêque écrivit au Saint Office que : « Véronique obéissait d’une manière exacte, et face à ces traitements, elle ne montrait pas le moindre signe de tristesse, mais au contraire une tranquillité indescriptible et une humeur joyeuse ». L’évêque l’obligea par obéissance à écrire les détails de sa vie, une expérience mystique continuelle, un journal de plus de 22000 feuilles. Ses écrits ont des profondeurs théologiques et philosophiques impressionnantes, une sagesse toute divine. Tous ses écrits sont pour la défense de la Foi. Sainte Véronique parle du rôle central de Marie dans l’Église, de l’amour et du respect pour la Sainte Eucharistie, de la valeur du sacrifice pour le salut des âmes. Elle décrit l’enfer et le purgatoire comme des réalités ne pouvant être nullement édulcorées. Fatima n’est pas loin…Lorsqu’on reconnut la véracité de ses expériences mystiques, elle fut élue abbesse, mais se considérant la dernière de toutes et se sentant incapable, elle donna les clefs du monastère à la Vierge Marie qui lui promit gouverner à sa place. Les moniales témoignèrent que parfois sa voix changeait, et que c’était Marie qui parlait par elle. De hauts prélats et des hommes importants venaient la consulter. Les dernières années, elle expérimenta un tel amour, qu’elle dit : « je vois que je ne suis rien… (je ne vois que) les ingratitudes…d’une créature ingrate…Oh Amour si peu connu…de moi en particulier ». Les dernières paroles de son journal furent dictées par Marie : « De toutes ces choses, toi ne connus rien, pourtant tu donnas le consentement à toutes, selon la volonté de Dieu ». Oui, car le plus grand sacrifice, celui par lequel elle était haïe par le diable, (qui lui cassa plusieurs fois le fémur, et que Dieu guérissait ensuite) ne fut pas les pénitences insupportables ou les humiliations par lesquelles elle sauvera un nombre incalculable d’âmes, mais le total renoncement à sa propre volonté, pour faire la volonté de Dieu. Elle demanda même la permission pour mourir. Les besoins de l’Église étaient toujours présents en elle, et en particulier le besoin de saints prêtres. Vraiment, la mission de Sainte Véronique nous apparaît comme une réparation des péchés dans et hors de l’Église de notre temps, dans un monde où la Foi catholique vit une crise profonde et dans lequel l’humanité veut se substituer à Dieu, en réduisant notre Foi à un simple humanisme. Qui comprend encore l’amour de Dieu et l’appel à la sainteté ? Le sens de l’Eucharistie ? On confond vice et vertu, erreur et vérité, on a perdu le sens du péché. Même Véronique a vu la laideur de ses « péchés »…Après sa mort, on trouva son cœur transpercé de part et d’autre ; les instruments de la Passion y étaient gravés. Maintenant que je connais mieux cette grande sainte, je comprends pourquoi elle est d’actualité…Elle fut béatifiée par Pie VII en 1804 et canonisée par Grégoire XVI en 1839.

En ce temps pascal, comme l’Apôtre Thomas, touchons sans crainte les plaies de la Miséricorde de Jésus, mais laissons-Le toucher les nôtres, pour qu’Il les guérisse, et nous remplisse de son amour.

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 15 avril

Mar 242018
 

En ce début de Semaine Sainte, quels sont les sentiments qui nous animent ? Oh, il ne s’agit pas simplement de sensibilité, mais d’un regard de Foi et d’Amour envers Jésus. A notre époque, on a un peu tendance à prendre les souffrances du Christ comme quelque chose d’escompté, de normal : puisque Jésus a voulu mourir volontairement sur la Croix pour nous, pourquoi s’en émouvoir ? Ne l’a-t-il pas cherché et voulu pour nous sauver ? Maintenant, il est dans la gloire du Ciel, assis à la droite du Père, l’affaire est close…

Pas tout à fait, de plus on risque d’avoir un regard blasé, froid, indifférent, quasi clinique, comme celui d’un médecin légal sur la Passion, mais même celui-ci peut parfois s’émouvoir en regardant le jeune âge du corps qu’il doit examiner… Dieu, lui, a pitié de celui qui souffre, et Jésus nous a montré la miséricorde du Père, qui n’est nullement indifférent à la souffrance des hommes.

Aujourd’hui, on est certes loin du dolorisme d’antan, auquel on reprochait, le plus souvent à tort, une certaine morbidité ou sensibilité affectée. Pourtant, il a beaucoup influencé la peinture, la musique, la littérature et, bien sûr, la spiritualité. Non, il s’agit simplement « d’avoir en nous-mêmes les sentiments qui étaient en Jésus Christ » (Ph 2,12). C’est en considérant la Passion que les saints ont été blessés d’amour, même physiquement. Oui, la Passion de Jésus, la Croix, sont inscrites dans notre ADN spirituel, mais notre humanité en est aussi marquée : ne faisons-nous pas partie de son Corps Mystique ? Par exemple, Sainte Véronique Giuliani (Clarisse Capucine, 1660-1727), stigmatisée, l’une des plus grandes mystiques de tous les temps : à sa mort, on a trouvé les instruments de la Passion imprimés sur son cœur transpercé de part et d’autre. Ses écrits spirituels sont d’une sagesse toute divine, et elle mériterait d’être proclamée Docteur de l’Église avec ses 21000 pages manuscrites de son journal, écrit par obéissance. Excentricités de mystiques, me direz-vous, ou plutôt, manifestations extraordinaires de la vie d’union avec Dieu ?

Dans la théologie chrétienne, la souffrance du Christ a un rôle central, le rôle le plus représentatif, étant la plus grande expression de l’amour de Dieu envers l’homme. Sans doute, la Passion et la mort de Jésus ne sont-elles pas une conclusion ; l’achèvement, c’est la Résurrection, car : « si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, et par conséquent aussi, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. Si nous n’avons d’espérance dans le Christ que pour cette vie seulement, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes » (1Cr, 15,16-19). Si donc le fondement même de notre Foi est la Résurrection de Jésus, les souffrances du Christ en sont le sommet, car ce n’est pas pour rien que notre signe distinctif est justement la Croix. On peut même dire que l’univers entier tient dans une seule des plaies de Jésus, ayant chacune la capacité ontologique de sauver non seulement l’humanité entière, mais une infinité d’univers.

La Passion n’est un donc pas un simple événement passé, qui n’a duré que l’espace du Vendredi Saint, puisque le troisième jour Jésus est ressuscité, et Il est vraiment ressuscité ! Jésus a versé son Sang précieux une fois pour toutes au Calvaire, mais si la Rédemption s’est déroulée dans le temps, elle atteint son achèvement dans l’éternité, et donc elle transcende le temps. Dans la lettre aux Hébreux il est dit que « le Christ est le Grand Prêtre des biens à venir, traversant la tente plus grande et plus parfaite qui n’est pas faite de mains d’hommes, c’est-à-dire qui n’est pas de cette création, entra un fois pour toutes dans le sanctuaire, non pas avec le sang de boucs et de jeunes taureaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle » (Hb 9, 11-15).

Cela se passe aussi à chaque messe : le prêtre entre dans le sanctuaire, dans le Saint des Saints, dans la lumière de Dieu, à travers l’Église, corps mystique du Christ, et présente au Père le Sang précieux de son Fils. Le prêtre principal est toujours le Christ qui consacre et qui renouvelle son sacrifice. On n’est donc pas dans le souvenir d’un fait passé, d’un simple « repas », mais hors du temps, aux pieds de la Croix de Jésus. Dans la Messe, la Passion, la Résurrection et l’Ascension sont réactualisées par la présence réelle du Corps et du Sang du Christ, qui s’offre à nouveau pour nous, sur cet Autel non fait de la main d’homme qu’est son Amour. Jésus est Prêtre et Victime, alors que nous, prêtres ordonnés, nous ne faisons que participer à son sacerdoce éternel, nous prêtons, pour ainsi dire, notre humanité au Christ. La Messe n’est pas simplement communier pour « se sentir mieux », un besoin « existentiel », mais le désir de s’unir davantage à la vie même du Christ, que nous avons déjà par la Grâce, en « communiant » aux bienfaits de sa Rédemption.

Selon Saint Thomas, nous sommes tous appelés à la vie mystique ordinaire : « Celui qui veut être mon disciple, qu’il se renonce (vie purgative), qu’il prenne sa croix, (vie illuminative), et qu’il me suive (vie unitive). Alors, gardons-nous de « ne pas réduire à néant la Croix du Christ » (1 Cr 1,17), car « la doctrine de la Croix est une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une force divine. » (1Cr1,18) Car, si elle est « scandale pour les Juifs et folie pour les Païens, pour ceux – c’est-à-dire, nous- qui sont appelés, soit Juifs, soit Grecs, elle est puissance de Dieu et sagesse de Dieu ». (1Cr 1,23-24). Sainte Marie- Madeleine de Pazzi (Carmélite de l’Ancienne Observance, Florence 1566-1607), autre grande mystique, disait à tous ceux qu’elle rencontrait : « Ô amour, qui n’es ni aimé, ni connu ! Ô âmes, créées d’amour et par amour, pourquoi n’aimez-vous pas l’Amour » ? Et qui est l’Amour sinon Dieu ? Dieu est Amour, et la Croix de Jésus nous en donne toute la mesure…

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 24 mars

Mar 032018
 

La scène de Jésus qui chasse avec véhémence les marchands du temple fait toujours discuter, et il arrive parfois que certains affirment, non sans pédanterie et un brin de provocation, que Jésus s’est mis en colère, tout comme nous.

Mais, la colère n’est-elle pas un péché ? Bien entendu, mais sa « colère » n’était pas comme nous l’entendons : Il n’a donc pas péché. Il est vrai que dans l’Ancien Testament, il est souvent question de la colère de Dieu, même si « l’Éternel est lent à la colère et riche en bonté » (Nm 14,18). Mais, en général, Il semble un peu courroucé, et il y a de quoi, avec un peuple à la nuque raide comme le sien. Nous, nous l’avons tout autant.

Pourtant, Il châtie, et aussitôt pardonne, toujours. Dieu, n’étant pas homme, n’a pas les passions qui se trouvent seulement dans l’âme humaine. Alors les mots que nous utilisons sont par analogie, et en tout cas impuissants pour décrire Dieu avec justesse. Parler de « colère de Dieu », cela nous fait comprendre son indignation face à l’injustice qu’est le péché. « Indignation », autre terme humain que nous sommes obligés d’user, on n’y échappe pas, tout comme la « haine » que Dieu a du péché et du mal. Tous ces anthropomorphismes essayent de nous expliquer ce que « ressent » Dieu vis-à- vis du péché. Le mal va directement à l’encontre de sa sainteté infinie et absolue. Mais alors, le Dieu du Nouveau Testament est-il plus miséricordieux que celui de l’Ancien, ou est-Il le même ?

Dans la parabole du festin du Fils du roi, il est dit que « Le roi entra en colère, envoya ses armées, extermina ces meurtriers et brûla leur ville ». (Mt 22,7). Certes, il ne faut pas toujours prendre à la lettre les paraboles…Avec Jésus, la donne change, car il est le Fils de Dieu incarné, vrai Dieu et vrai homme, mais cela reste néanmoins un mystère et nous pouvons ne pas avoir une juste perception de ce qu’Il est, en se créant une image fausse de Jésus, en le considérant par exemple trop humain, juste comme nous. On en fait parfois quelqu’un de doucereux, de naïf, d’illuminé, d’idéaliste, d’humaniste, de révolutionnaire et j’en passe, alors qu’en Jésus c’était la personne même du Verbe de Dieu qui agissait à travers l’humanité qu’Il avait assumé. Puisqu’Il avait une âme humaine, Il était donc capable d’affects, de vrais sentiments, de passions et de souffrance. Ayant une nature humaine parfaite, non polluée par le péché, toutes ses actions étaient pleinement maîtrisées et voulues : voilà pourquoi on dit que Jésus ne « rigolait » pas, mais riait, dans le sens que rien ne pouvait le surprendre, sauf peut-être en étant consterné par l’attitude ou par l’incompréhension de ses Apôtres…

Cependant, Jésus ne pouvait pas perdre le contrôle de lui-même et « sortir de ses gonds … ». De par sa nature humaine, il ressentait la miséricorde, la pitié, la joie, la tristesse, l’admiration, l’indignation, l’émotion, l’enthousiasme, l’affection, la déception, etc., et même une… « sainte colère », face au mal, à l’injustice, non pour se venger, mais pour corriger et rétablir la justice.

Autre exemple où Jésus parait particulièrement sévère, sont les invectives à l’encontre des pharisiens. Par sept fois Jésus dit : « Malheur à vous pharisiens… » (Mt 27, 12-36). La question de la colère, « ira » en latin, est intéressante. Parfois associée à l’héroïsme et à la noblesse, comme dans la culture grecque archaïque – par exemple l’Iliade commence par la colère d’Achille – elle a été perçue par la suite comme quelque chose de négatif, mais certains auteurs chrétiens comme saint Grégoire le Grand proposent une distinction entre une colère bonne et une colère mauvaise, qui sera approfondie par la suite par Saint Thomas d’Aquin : la colère en tant que passion de l’âme. Or, une passion est bonne ou mauvaise selon son objet. L’Aquinate dit que la colère comme passion, et non pas comme vice, surgit face à une injustice, à quelque chose d’injuste, ou perçue (à tort ou à raison) comme telle. La colère est un désir de vengeance, « appetitus vindictae », qui peut être bonne ou mauvaise selon son intention. Si c’est pour corriger des vices et conserver le bien de la justice, elle est bonne. Or Jésus avait la passion de la justice. La colère est mauvaise si elle assouvit la vengeance et si sa manifestation est faite de manière disproportionnée et déréglée, bonne si exprimée de manière proportionnée et réglée selon la raison droite. En reprenant saint Grégoire le Grand, saint Thomas dit « qu’il faut prendre garde que la colère dont on se sert comme instrument de la vertu, ne domine pas l’âme comme une maîtresse, mais qu’elle y soit soumise comme une servante », autrement on se laisse conduire comme par un cheval fou. (in S.Th., II-II, q. 158, a. 1- De Malo).

La question n’est pas facile, certes, mais quoi qu’il en soit, celle de Jésus ne fut pas une colère humaine ordinaire, mais une sainte indignation face à la profanation du Temple de son Père et c’est cela qu’il faut retenir. Chasser les marchands du Temple était un geste prophétique pour rétablir la sacralité du lieu où Dieu avait établi sa demeure « le zèle de ta maison me dévore, et les outrages de ceux qui t’insultent retombent sur moi ». (Ps 69,10). Cette « colère » montrait tout l’amour, tout le zèle pour la sainteté de son Père et de sa maison. Celui qui s’appelait lui-même Fils de l’homme, a supporté toutes les humiliations, les contradictions, les persécutions, les calomnies, mais ne pouvait pas accepter que l’on manque de respect envers son Père en profanant le lieu sacré où Il demeurait. Dans tout l’Évangile, nous ne voyons jamais Jésus soumis aux événements, ni en chassant les marchands du Temple, ni lorsque les habitants de Nazareth ont voulu le précipiter en bas : Jésus « en passant au milieu d’eux, s’en alla » (Lc 4, 29-30), car « son heure » n’était pas encore venue. Toujours, et surtout lors de sa Passion, Il est resté le maître d’œuvre de tout. Il n’a rien subi malgré lui ; Il a tout supporté et tout offert volontairement par amour : n’est-Il pas le Fils de Dieu ? N’oublions jamais, Dieu est toujours maître de l’histoire ! En revenant à l’évangile de ce dimanche, Jésus nous fait comprendre qu’Il est le véritable Temple de Dieu. Saint Jean utilise le terme grec « Ιερός Ieros » qui désigne l’ensemble du Temple, mais Jésus dans sa réponse emploie le terme « Ναός Naos », qui indique le lieu même où Dieu est présent, où il a établi sa demeure, le Saint des Saints. Ce « Temple » était Jésus-Christ lui-même : « Mon Père et moi nous sommes un » (Jn 10,30).

Dès lors, nous devons adorer Dieu en esprit et en vérité par un culte qui naît du cœur et de la communion avec Lui. Peut-être pourrions-nous réfléchir et nous demander si nous avons assez de respect et d’adoration pour la présence de Dieu dans notre église.

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 4 mars

Fév 032018
 

Dans l’évangile de ce dimanche, nous voyons Jésus guérir la fièvre de la belle-mère de Pierre à Capharnaüm. Jésus a toujours été sensible et proche de ceux qui souffrent dans leur corps ou dans leur âme. Il a soulagé et guéri tous ceux qu’il rencontrait. Mais, la bonté, la délicatesse d’âme, la charité de Jésus ne montraient rien d’autre que les entrailles infiniment miséricordieuses du Père, son Cœur si aimant, était le Cœur même de Dieu. Ce n’était pas une compassion impuissante et stérile, car selon les paroles de Pierre dans les Actes, Jésus a vécu en « faisant du bien et guérissant tous ceux qui étaient sous l’empire du diable. » (At 10,38) Cela fait partie de la nature même de Dieu.

Pourtant, dans mon ministère de confesseur, je me trouve souvent confronté à certains fidèles fâchés avec Dieu, scandalisés par l’existence de la souffrance et du mal en général : ils accusent Dieu d’être injuste, méchant, voir cruel, parce qu’il tolère le mal dans le monde, sans vouloir l’éradiquer complètement. La preuve ? Il a même laissé mourir son Fils ! À ce stade, il y a quand même un petit problème de Foi. Certes, je ne saurai pas traiter ce sujet en quelques mots, et n’en ai d’ailleurs même pas les compétences: plus que par des considérations philosophiques ou théologiques, trop compliquées, c’est la Foi qui me le fait comprendre. Le mal n’a pas été créé : c’est une absence, la privation d’une perfection (ou qualité) dans un être créé. Il faut toujours faire la différence entre mal moral et mal physique. Le premier, c’est le péché qui lui, est volontaire ; le second, c’est la souffrance, qui elle, peut nous arriver indépendamment de notre volonté. Si le mal moral est seulement permis, il n’est jamais voulu par Dieu, tandis que le mal physique, conséquence du péché originel – car « la mort est entrée dans le monde par le péché » (Rm 5,12) – est voulu seulement indirectement par Dieu, soit pour conjurer un mal moral, soit dans un but plus élevé : le mérite et le salut de l’âme. Il va de soi que le mal physique est un mal et que, selon le projet initial de Dieu, il n’aurait jamais dû exister. Ceci dit, parce qu’il est la conséquence du péché et n’est pas un péché en soi, le mal physique ne répugne pas intrinsèquement à Dieu, sauf quand il est la conséquence d’un acte mauvais.

De plus, depuis le Péché Originel il n’y a plus cette Providence qui empêchait l’homme de souffrir. Le seul fait d’être des créatures physiques implique la souffrance, qu’on le veuille ou non. Mais alors, Dieu est-il indifférent à la souffrance humaine ? Regardez Jésus et vous saurez ! Lorsqu’ un enfant souffre, Dieu pleure ! Dieu lui-même a du faire face au mal alors que c’était quelque chose qui lui était complètement étranger, contraire à sa nature : d’abord celui des mauvais anges, puis celui des hommes. Tout cela reste quand-même un mystère ! Pourtant, Dieu lui-même, en la Personne de son Fils et par l’union hypostatique, a assumé une nature humaine capable de souffrir, sauf le péché et la capacité de pécher.

Les souffrances de Jésus sur la Croix n’étaient pas une feinte : il a vraiment souffert atrocement ! Mais alors, Dieu aurait-il pu trouver une autre voie que la souffrance ? Sans doute, mais Dieu, dans sa sagesse infinie, a choisi ce moyen pour exprimer tout son amour pour nous : quelque chose qui coûte, souffrir justement, et mourir pour ses créatures qu’il aime infiniment : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». (Jn 15,13). Un simple désir de Jésus aurait suffi pour nous sauver, une seule goutte de sang, mais aurions-nous alors suffisamment bien compris son immense amour pour nous ?
Alors, Dieu doit-il éradiquer le mal ? Il devrait éradiquer le cœur de tout homme, dont le mien ! Il aurait même dû me faire mourir avant que je ne pèche pour la première fois ! Souvenez-vous de la parabole de l’ivraie : Dieu attend, attend toujours. Alors, Dieu, ne serait- il pas un peu « naïf » ? (C’est une provocation de ma part !). Non, car dans un excès de miséricorde, Il espère toujours que l’ivraie se transforme en bon grain. Dieu peut faire en nous cette transformation, si nous nous-laissons faire. C’est ce qu’on appelle la conversion, le miracle de la Grâce. Souvent, il est vrai, c’est l’innocent qui souffre et meurt, alors que le criminel peut avoir une vie longue et facile : cela arrive…Mais Jésus n’est-il pas l’« Innocent » par excellence qui a souffert pour nous sauver ?

Vous savez, si je n’avais plus aucune épreuve, si je ne souffrais plus, je serais un peu inquiet : cela ne voudrait-il pas dire que Dieu n’espère plus rien de moi ? Pas même ma conversion ? Ne serais-je pas alors perdu ? De toute façon, même si Dieu n’existait pas – or il existe ! – c’est la vie elle-même et les autres qui se chargeraient de nous faire souffrir, mais, de grâce, arrêtons de nous fâcher avec Dieu, et de l’accuser de toutes les ignominies des hommes.

Pour ma part, tout pécheur que je suis, je remercie Dieu de ne jamais avoir eu de tels sentiments, même après la mort de ma mère, que j’ai perdu à 17 ans. En revanche, j’ai du mal à comprendre la patience et la miséricorde de Dieu envers le pauvre prêtre indigne que je suis, et je ne dis pas cela par rhétorique. Mais en même temps, par la Foi et l’expérience de Dieu dans notre vie spirituelle, on peut avoir la grâce de comprendre, sans l’expliquer, « la folie de la Croix », comme l’appelle saint Paul, et pénétrer le mystère de la souffrance, pour donner un sens à la nôtre. Alors, comme dit le Psaume 89 : « Je chanterai toujours les miséricordes du Seigneur ». La Très Sainte Vierge Marie, bien que sans faute originelle et exempte de toute autre souillure, avait bien compris cela en chantant son Magnificat.

Voici, par exemple, les paroles, pleines de vérité et de vision surnaturel, écrites par un soldat américain, mutilé de guerre : « J’ai demandé la force de conquérir, et le Seigneur m’a rendu faible pour que j’apprenne à obéir avec humilité. J’ai demandé de l’aide pour faire de plus grandes choses, et le Seigneur m’a fait tomber malade pour que j’en fasse de meilleures. J’ai demandé les richesses pour être heureux, et il m’a été donné la pauvreté pour que je sois sage. J’ai tout demandé pour jouir de la vie, et j’ai reçu la vie pour jouir de tout. Je n’ai rien eu de tout ce que j’avais demandé, mais j’ai eu tout ce que j’avais espéré. Parmi tous les hommes, je suis celui qui a été le plus comblé ». Lui, peut-être, avait compris…

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 4 février