Oct 192019
 

Oui, Vierge Marie, rendez-moi digne de vous louer et de chanter vos gloires, en faisant humblement écho à votre Magnificat. Bien que nous soyons déjà fin octobre, le mois du rosaire, je ne peux pas m’empêcher de parler du rôle de cette dévotion si chère au peuple chrétien, qui a sanctifié tant de générations de fidèles. Tous les saints et tous les Papes l’ont récité et conseillé. Le 7 de ce mois nous avons célébré la fête de Notre-Dame du Rosaire, car en ce même jour de l’an 1571, la flotte chrétienne remporta une éclatante victoire contre les Turcs à Lépante, dans le golfe de Patras, en Grèce, les arrêtant pour un temps seulement, car un siècle plus tard Venise perdra l’île de Crète. N’oublions pas qu’en 1683 a eu lieu le IIe siège de Vienne. Le royaume de Chypre était assiégé par les Turcs, défendu héroïquement par les Vénitiens, mais les chrétiens avaient du mal à former une alliance pour leur porter secours. Le Ier août 1571, après une résistance héroïque des vénitiens, le recteur de la ville de Famagouste, Marc-Antoine Bragadin, face au nombre exorbitant d’ennemis, dût se rendre après onze mois de siège, avec la promesse d’avoir la vie sauve. Ne tenant pas sa parole, le pacha Lala Kara Mustafa, le fit torturer, le sommant de renier le Christ. Face à son refus, il fut écorché vif et mourut en vrai martyr. Les autres officiers furent aussi exécutés. Finalement, une ligue chrétienne fut constituée, non sans peine et malgré des dissensions jusqu’à la veille même de la bataille. Cette victoire a été unanimement attribuée à l’intercession de la Sainte Vierge, grâce au chapelet, car le Pape St. Pie V avait demandé à toutes les confréries du St. Rosaire, fort nombreuses à l’époque, de réciter le chapelet pour obtenir la victoire. La chrétienté était entrée en prière. Le Sénat de Vénise décréta que : « Non virtus, non arma, non duces, sed Maria Rosarii victores nos fecit ; Ce n’est ni la valeur, ni les armes, ni les commandants, mais la Vierge Marie du Rosaire qui nous a donné la victoire» .Ces interventions ou apparitions musclées de la Sainte Vierge au cours des guerres ne sont pas rares. On connaît par exemple celle du 7 août 626 à Byzance, lors du siège par l’empire Sassanide et les Avares, qui fut à l’origine de l’hymne Acathiste. On se souvient aussi de celle de 1655 à Czestochowa, quand l’armée suédoise qui ravageait la Pologne décampa le lendemain de Noël après un siège de 40 jours : ce fut le prélude de la libération du pays. Il y eut aussi une apparition mystérieuse et étrange lors de la bataille de la Marne, le 8 septembre 1914, un « miracle » qui aurait sauvé Paris de l’occupation allemande. Il y a des témoignages, mais nous ne sommes pas obligés d’y croire… Une chose est sûre, Marie n’oublie ni le vœu de Louis XIII, ni qu’elle est Reine de France ! Nous avons hélas une mémoire historique de plus en plus courte, alors que : « historia magistra vitae ; l’histoire est maîtresse de vie », dit Cicéron dans le De Oratore. Elle nous aide à comprendre le présent et nous fait éviter de commettre les mêmes erreurs à l’avenir. Depuis le VIIIe siècle, jusqu’au début du XIXe, dans tout le Sud de l’Europe on vivait avec la peur au ventre, en état de siège permanent, en raison des razzias des barbaresques. Le rosaire a toujours été une arme d’intercession puissante dans les temps de détresse pour l’Église, les nations et les particuliers. On s’est toujours confié à la protection maternelle de la Vierge Marie lors des hérésies. Une antienne antique, sans doute avant le VIIe s., dit : « Gaude, Maria Virgo : cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo ; Réjouissez-vous, Vierge Marie, vous seule avez détruit toutes les hérésies dans le monde entier ». Par sa soumission parfaite et irréversible à Dieu, elle a aidé l’Église à se préserver des hérésies et des erreurs. Elle a été la « Magistra Apostolorum », l’Éducatrice des Apôtres, par sa présence maternelle : Elle est la Mère de l’Église. Sa Maternité divine, solennellement proclamée lors du Concile d’Éphèse en 331, a fait resplendir la vraie doctrine de l’Incarnation du Verbe de Dieu. Lisez le « Symbole Marial » du jeune novice passioniste St. Gabriel de l’Addolorata. C’est magnifique ! Marie a justement donné le rosaire à St. Dominique pour convertir les Cathares. Elle est la « Omnipotentia supplex », la toute-puissance suppliante, car Elle peut tout nous obtenir par son intercession auprès de son divin Fils. Depuis le commencement, Elle est « Victrix omnium prælium pro Deo, Victorieuse de tous les combats pour Dieu » : souvenez-vous du serpent qu’Elle écrase, bien avant qu’Elle naisse. Marie a toujours été invoquée par le chapelet lors des invasions et des guerres, des épidémies et des disettes, dans les moments d’épreuves et de maladies, au chevet des agonisants, dans les naufrages et les tentations, ou tout simplement pour louer notre Mère du Ciel, chanter ses gloires et lui montrer tout notre amour, car Marie est notre joie. N’est-ce pas cela que nous ferons éternellement au Ciel avec toute la cour céleste ? Dans mes souvenirs d’enfance, dans le dialecte vénitien de ma campagne reculée, on ne dit pas réciter, mais chanter le chapelet… Pourquoi aujourd’hui, ne faisons-nous pas comme nos ancêtres qui, dans les moments de détresse, priaient le chapelet ? Les raisons ne manquent pas. Beaucoup disent ne plus faire confiance à l’Église, car ils sont déçus. Déjà le 29 juin 1972 le Bx Paul VI disait dans une homélie prophétique : « Devant la situation de l’Église d’aujourd’hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu. Nous voyons le doute, l’incertitude, la problématique, l’inquiétude, l’insatisfaction, l’affrontement. On n’a plus confiance dans l’Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d’un journal ou d’un mouvement social, et on court après lui pour ui demander s’il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres… ». Lisez la suite sur internet. J’entends souvent dire : « Je suis déçu par l’Église… ». J’ai alors envie de répondre : « Mais qu’avez-vous fait pour elle ? ». Nous formons l’Église, Corps du Christ. Nous qui sommes ses membres, Elle vit en nous. N’est-ce pas plutôt Jésus et son Église qui devraient être déçus par nous ? Si vous la quittez, vous quittez aussi Jésus, cela veut dire qu’auparavant vous n’en faisiez partie qu’en paroles, puisque vous n’en partagiez ni la Foi, ni l’enseignement, ni les moyens de sanctification. On parle de l’Église comme « institution », comme on l’appelle aujourd’hui, en l’opposant à une vague appartenance personnelle à un christianisme subjectif, incapable de nous sauver. Les hérétiques y ont pensé avant vous. Pourquoi ne nous mettons-nous pas en prière pour notre mère la Sainte Église ? Pourquoi ne prions-nous pas aussi pour le Pape – Souvenez- vous des Actes : « Pierre donc était gardé dans la prison, mais l’Église faisait pour lui une prière instante à Dieu » (Ac 12, 5) – pour nos évêques qui doivent nous confirmer dans la Foi, et aussi pour tous les prêtres, afin de les soutenir en cette période de trouble et de perte de la Foi. Souvent, ils sont seuls, désabusés, découragés, perdus ou même désespérés ? Nous ne prions pas non plus assez pour nos frères chrétiens qui souffrent pour le Christ et se sentent abandonnés par nous. A Fatima, la Sainte Vierge a demandé de prier aussi pour les pauvres pécheurs qui se perdent éternellement parce que personne ne prie pour eux. Mais, croit-on encore au salut ? Nous, nous-comportons souvent en fils dénaturés et gâtés, et en faux frères. Je me pose une question : pourquoi cette insistance étrange de la Sainte Vierge pour la récitation du chapelet, alors que pour beaucoup elle est une prière ennuyeuse et répétitive ? Le chapelet nous fait « sentire cum Maria », sentir, penser et vivre avec Marie, car Elle est le modèle le plus parfait de la Foi, de l’Espérance et de l’Amour de Dieu. Le chapelet, avec les mystères évoquant la vie de Jésus et de Marie, exprime d’une manière simple et juste la Foi de l’Église, et nous maintient sur le chemin vers Dieu. C’est la prière des humbles et des simples, aimée des plus grands saints. Selon Pie XII, le chapelet est comme « la fronde de David contre l’ennemi infernal » (Enc. Ingruentium malorum, 1951). On me dit que je suis un peu prophète de malheur. Peut-être, mais c’est justement pour le conjurer…car « les jours sont mauvais » (Ep 5,16), disait déjà St. Paul en son temps ; C’est plus que jamais le cas aujourd’hui ! Sœur Lucie, la voyante de Fatima, avait affirmé : « La très Sainte Vierge a dit que Dieu donnait les deux derniers remèdes au monde : le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie ». Une bonne nouvelle : les colombes qui accompagnaient la statue pèlerine de Notre Dame ont réapparues cette année lors de la procession à Fatima, mais elles ne sont plus trois mais deux. Il y a un an, j’avais remarqué en effet deux ou trois colombes aux plumes sales à la porte des magasins, errantes comme des mendiants. Je me suis penché sur elles et je leur ai parlé ; elles ne semblaient pas avoir peur. Eh bien, le 15 juin de cette année, deux colombes immaculées ont précédé la statue de Notre Dame de Fatima lors de la procession, marchant fièrement, bien alignées (j’ai la photo), sans aucune peur de la foule. Alors, écoutons l’exhortation de Notre Dame à Pontmain, en 1871 : « Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera dans peu de temps. Mon Fils se laisse toucher ». Notre chapelet ne fera que hâter la victoire du Cœur Immaculé de Marie !

Don Carlo Cecchin, vicaire

Sep 222019
 

L’année dernière, je vous avais raconté mon long périple depuis l’Italie jusqu’au Portugal. Pourquoi ne pas maintenant vous entretenir sur mon retour, c’est à dire de mon voyage du Portugal à Paris ? Juste pour s’évader un peu de la grisaille de la rentrée, même s’il y a toujours un soleil éclatant. Cet été j’ai pu assister à une fête très particulière, celle des « Tabuleiros », qui se tient tous les quatre ans à Tomar, une petite ville située à une trentaine de kilomètres de Fatima, célèbre pour son Couvent de l’ordre monastique et militaire du Christ en pur style manuélin, mais qui a gardé sa magnifique église templière octogonale. Cet ordre a été fondé par le Roi Denis Ier et approuvé par le Pape Jean XXII, sous la règle de St. Benoît, avec les chevaliers et les biens issus de l’Ordre du Temple, supprimé en 1312 par le Pape Clément V sur l’instigation de Philippe le Bel. Ironie de l’histoire, l’ordre du Christ avait reçu l’exclusivité de l’évangélisation au temps des découvertes portugaises dans le monde entier. Son symbole était la croix pattée rouge avec une croix blanche à l’intérieur. On le voyait sur les voiliers. Mais, venons-en à notre fête, qui a une origine religieuse, inspirée par la Reine Sainte Isabelle de Portugal, avec un étrange idée de l’« Empire du Divin Esprit Saint », qu’on trouve un peu partout au Portugal et en particulier aux Açores. Cela fait penser à Joachim de Flore, abbé cistercien, qui divisait l’histoire humaine en trois âges : celui du Père, le Dieu terrible de l’A.T., celui du Fils plein de bonté, âge encore imparfait, et celui du saint Esprit, qui portera la vraie justice aux hommes. Tout cela est douteux et a un fort caractère millénariste. Joachim de Flore, n’a jamais été inquiété par Rome, mais certaines de ses idées ont été condamnées par le concile de Latran IV en 1215. La Reine du Portugal Sainte Isabelle avait connu un joachimite à la cour de son père, le Roi d’Aragon. En tout cas, cette sainte très populaire et d’une charité admirable, est à l’origine des œuvres de bienfaisance sociale qui aboutiront plus tard à la Santa Casa de Misericórdia, fondée par la reine Eléonore de Viseu en 1498 et qui existe toujours. Cette fête a comme symbole le pain et les bœufs, pour nourrir les pauvres. Aujourd’hui il y a toujours le célèbre défilé de jeunes filles en costume traditionnel, portant sur la tête une espèce de structure, une tour de pains, décorée avec des fleurs en papier crépon et surmontée d’une colombe du du Saint Esprit ou d’une sphère armillaire avec la croix du « Christ ». Les bœufs majestueux, aux longues cornes, ne sont plus tués, mais ferment le cortège. Il y avait plus d’un millier de jeunes filles, portant ces tabuleiros (plateaux) dans une exubérance de couleurs. Le Président du Portugal était présent, et j’avais quant à moi, une place privilégiée sur un balcon de la mairie. A Fatima en revanche, j’avais tous les soirs rendez-vous avec la Vierge Marie, à la procession si émouvante, avec la Sainte Vierge qui semble flotter sur notre humanité souffrante en éclairant les ténèbres de ce monde. Mais les moments les plus privilégiés sont toutefois dans le silence de la nuit. Cet été, un fait extrêmement lamentable est à déplorer : des tags obscènes sur les stations III et IV du Chemin de Croix, dont celui de la rencontre de Jésus avec sa Très Sainte Mère, près du lieu de l’apparition de l’Ange. Blasphémer Dieu ou Jésus est devenu banal, et en France, pays des droits de l’homme, on clame haut et fort ce droit au blasphème. Mais, qu’on s’en prenne à la Mère de Dieu, à l’Immaculée Conception, cela ne laisse rien présager de bon pour le monde…Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer ici la belle et chevaleresque figure de St. Nuno Alvarez Pereira, le Connétable du Portugal, dernier chevalier arthurien et héros de la bataille d’Aljubarrota en 1385, qui mit en déroute les Castillans et un contingent de chevaliers français, bien plus nombreux et mieux équipés. Après la bataille il s’est occupé personnellement des blessés, des prisonniers et de leurs familles. Il termina sa vie comme frère lais Nuno de Santa Maria et fut canonisé par le Pape Benoît XVI en 2009. J’ai eu l’honneur de prendre dans mes mains son épée. Les jours s’étant trop rapidement écoulés, je m’apprête à rentrer en France, le cœur gros, car cela signifie que les vacances sont terminées. Tout seul, entre un chapelet et un autre je réfléchis sur le passé, je considère le présent et le futur, et mes pensées se font alors plus graves, se perdant sur les étendues ensoleillées et désertiques que j’aperçois depuis l’«Autovia de Castilla », qui de la frontière portugaise va jusqu’à Burgos, capitale de la Castille. L’Espagne est une terre de contrastes, austère, sèche comme un coup de cravache, fière et passionnée : n’oublions pas que la « Reconquista » a durée 750 ans. N’avez-vous pas vibré en regardant le film « Le Cid », avec Charlton Heston et Sophia Loren ? Moi, oui ! C’était le film préféré de mon adolescence. Il y a aussi un côté mystique : écoutez par exemple les « Ténèbres » de la Semaine Sainte ou toute autre composition de musique sacrée de Tomás Luis de Victoria, (1548-1611), au mysticisme presque paroxystique. Sainte Thérèse d’Avila n’est pas lointaine, et pour cause, ils sont tous les deux nés dans la même ville. En revanche, au Portugal, tout est moins sanguin, plus arrondi, plus mélancolique : c’est la « saudade ». Lors de mon voyage de retour, chaque ville ou village traversé a été le théâtre d’un événement historique ou d’une bataille, mais ce que je remarque le plus ce sont les cathédrales, les nombreuses églises petites et grandes, les monastères, les chapelles et les ermitages. Je passe par Salamanque, avec sa belle cathédrale et sa célèbre université, autrefois célèbre pour ses théologiens (les « Salmaticenses »). En continuant, je laisse sur ma droite la petite ville de Tordesillas, où fut signé le traité homonyme du 7 juin 1474 entre les royaumes d’Espagne et du Portugal, traité qui établissait une ligne de confins et d’influence en Amérique du Sud. Pour la petite chronique, c’est tout près d’ici qu’il y a 3 ans j’ai crevé un pneu avant de me faire voler par des gens d’Europe de l’Est qui, soi-disant, voulaient m’aider. Mais ce méfait n’a bien sûr pas été consigné aux grandes archives du Royaume de Castille de Simancas, fondées en 1540, hébergées dans un magnifique château médiéval que je croise un peu plus loin et qui me distrait toujours de la route. Je traverse ensuite la petite ville de Torquemada, qui a vu naître le premier inquisiteur général d’Espagne, Tomás de Torquemada (1420- 1498), qui n’a pas, à vrai dire, une bonne renommée ; mais un historien ne doit-il pas éviter de faire des jugements anachroniques, a posteriori, sur des choses du passé, avec la mentalité actuelle? On a récemment redimensionné beaucoup d’accusations exagérées et liées aux élucubrations morbides de certains anticléricaux du XIXe siècle. Toutefois, si les méthodes étaient discutables et répugnent à notre mentalité moderne, elles étaient moins sévères que les procédures civiles de l’époque. Enfin, j’arrive à Burgos devant la magnifique cathédrale. Tant qu’il y a un clocher à l’horizon, on est rassuré et on se sent chez-soi. C’est l’« écoumène » catholique, l’universalisme de la Sainte Église qui n’a pas de frontières politiques, mais nous fait vivre une communion spirituelle, car nous sommes unis par une Foi commune et par une culture catholique, c’est à dire universelle qui, bien qu’ayant des caractères différents dans chaque pays, nous est néanmoins familière partout : c’est la chrétienté ! En voulez-vous la preuve ? La cathédrale de Burgos fut agrandie par ordre de l’évêque Maurice, anglais de naissance, et du le Roi St. Ferdinand III pour son mariage avec Béatrice de Souabe. Le principal architecte de la cathédrale était français ; Dom Afonso Henriquez, premier roi du Portugal, était d’ascendance bourguignonne, et le premier évêque de Sigüenza fut Bernard d’Agen, moine de Cluny, qui prit possession de sa ville à cheval, après l’avoir assiégée et libérée des arabes. Autres temps, autres mœurs, me direz-vous, à l’époque, il y avait sans doute encore des hommes ; au sein du clergé aussi ! Cette chrétienté existe toujours dans chaque voûte gothique, dans les retables monumentaux plateresques (en Espagne), ou manuélins (au Portugal), renaissance ou baroques. Elle existe surtout en nous-mêmes, inavouée dans notre subconscient collectif, dans notre ADN, sous d’épaisses couches de cendres, de lâchetés et de trahisons. Ainsi est l’Église, faite de pécheurs et pourtant mère de saints, éducatrice inlassable des peuples à travers les siècles, non sans beaucoup de peine, eu égard à la nature humaine blessée par le péché originel. Car, comme dit St. Augustin dans la Cité de Dieu : « Deux amours ont donc bâti deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la terre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu ». D’autres cités, ou sociétés, soi-disant parfaites à la Thomas More sont simplement…utopiques et à redouter. De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, et dans notre âme aussi, comme le bon grain et l’ivraie, jusqu’au jour où le jugement dernier les séparera. Notre vie, est une histoire de pécheurs, pourtant nous sommes destinés au Ciel, si nous restons fidèles. L’Église est le Règne de Dieu ici-bas.

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 22 Septembre


Mai 112019
 

(D’une fleur à l’autre dans le jardin de Marie)

« Voici revenu le mois de la Belle Petite Maman », disait tout joyeux St Padre Pio à l’arrivée du mois de mai. Il s’agit d’une très ancienne dévotion populaire, qui veut que le mois de mai soit dédié à Marie.
Déjà au XIIIe s., nous trouvons cela dans les magnifiques Cantigas de Santa Maria du Roi de Castille et Léon, Alphonse X, dit le Sage (il existe le CD). Le mois de Marie a été la réponse à un retour paganisant de la Renaissance, avec ses fêtes des Calendes de Mai, et les désordres qui les accompagnaient. Je prends comme exemple la ballade XIIIe du Politien (1454-1494) : « Ben venga maggio ! » (Bienvenue au mois de mai !), une invitation hédoniste à la jouissance, avec un chœur lascif, entourant le char de Cupidon. Mais, ce fut après la Réforme Protestante, avec la diminution de la dévotion mariale, qu’on a ressenti le besoin de relancer le culte à la Mère de Dieu, et cela progressa de plus en plus, au point qu’au XIXe siècle, cette dévotion s’était répandue en Europe et en Amérique, et même dans les pays de mission.
Malheureusement, tout ce qui sent la dévotion populaire, parfois un peu naïve et simple, mais ô combien attachante, a tendance à disparaître, le Peuple de Dieu étant devenu « adulte », n’en a plus besoin, étant tout occupé à ergoter sur l’Ecriture Sainte, s’érigeant en maître en Israël, mais oubliant que, pour entrer dans le Royaume de Cieux, il faut redevenir des enfants (Mt 18,3). Mais, pourquoi le mois de mai ? Parmi tous les mois de l’année, mai est de loin le plus joyeux et le plus radieux, il est celui de la promesse accomplie, car il tombe toujours pendant le temps pascal. Les Byzantins vénèrent particulièrement Marie en août, en rapport avec l’Assomption, qu’ils appellent la Dormition. Pour nous, la réponse est intuitive, comme d’ailleurs tout ce qui est lié aux traditions les plus chères et simples du bon peuple chrétien. C’est parce que c’est le plus beau mois de l’année, par la splendeur printanière qui le revêt, voilà pourquoi il est consacré à Celle que l’Eglise chante et loue « Tota pulchra es Maria », (Vous êtes toute belle, ô Marie !). Ce n’est donc pas en rapport avec la liturgie, mais inspiré par la douceur de mai, par ses fleurs qui, après Pâques, annoncent le réveil de la nature, après les grands froids hivernaux. La Sainte Vierge n’est-elle pas la première et la plus belle fleur de la nouvelle Création née de la Résurrection du Christ ? Dans les Litanies de Lorette, Marie est la Rose Mystique (Rosa Mystica). Elle seule a été préservée des souillures du péché ; (Speculum iustititiae, Miroir de Justice, qui reflète la Lumière de Dieu). Elle fut en même temps vierge et mère (Mater amabilis, Virgo fidelis – Mère aimable, Vierge fidèle), fille de son propre Fils, épouse et chaste (Mater purissima, Mater castissima – Mère très pure et très chaste), la seule qui eut le privilège de devenir la mère du Fils de Dieu (Mater Christi) et la nôtre Mater amabilis, oui, quelle mère est plus aimable qu’Elle ? La prière mariale par excellence, le Rosaire, prend justement son nom de la fleur caractéristique qui fleurit le mois de mai, la rose odoriférante : « Entraînez-moi après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums » (Cant. 1,3), car elle est l’Arche d’Alliance (Fœderis arca), qui ne contient pas de la manne, mais qui a formé en elle et nous a donné le Pain Vivant descendu du Ciel, elle est la Mater Dei, la Mère de Dieu, la Maison d’or de la Grâce, elle est la Porte du ciel (Janua caeli), l’Etoile du matin (Stella matutina), qui nous indique le chemin pour aller vers son Fils Jésus, car elle est Refuge des pécheurs et Consolatrice des affligés. Moi, j’ai un faible pour la Madone du Bon Conseil, qui me sourit depuis l’enfance dans un oratoire tout près de chez-moi. Renseignez-vous sur l’histoire extraordinaire de cette icône…

Le grand dévot à la Vierge Marie que fut St Bernard disait : « De Maria numquam satis », on ne parlera jamais assez de Marie. La preuve ? Personne ne pourra jamais énumérer tous les titres qu’on lui donne. Il y a des titres pompeux comme ceux de Reine, d’Impératrice ou Basilissa, de Madone Nicopeia (qui donne la victoire), icône dans la Basilique St Marc à Venise. Je citerai aussi la célèbre église Notre-Dame des Blachernes ou Blachernitissa (Θεοτόκος η Βλαχερνίτισσα) à Constantinople, qui communiquait avec le palais impérial des Blachernes, lorsque les Empereurs ont délaissé l’ancien Grand Palais de Constantin. Dans cette église, il y avait une icône et une source miraculeuse, où l’Empereur prenait un bain rituel. L’église a été détruite lors de la chute de Constantinople (1453). Aujourd’hui, il ne reste qu’une modeste chapelle du XIXe siècle et la source, que j’ai visitées. Il y a aussi des titres qui sont liés à un lieu, à une apparition, ou aux moyens grâce auxquels on a pu découvrir une image miraculeuse : la Divine Bergère (qui fait pendant au Bon Pasteur), la Madone de la Neige, de la Route, de la Foudre, du Puits, du Chêne, du Réconfort, de l’Esclave, des Orphelins, des Abandonnés, de la Treille, de la Toux, et même des…Poules, oui, qui en grattant la terre ont permis la découverte de l’icône. Tout cela pourrait nous faire sourire, mais nous montre pourtant combien la Vierge Marie est proche du bon peuple chrétien dans tous les événements de la vie.

Il y a aussi des titres donnés par des circonstances historiques, comme Notre Dame des Victoires ou Marie Secours des chrétiens (Auxilium Christianorum). Comment expliquer que l’humble Vierge Marie est : « terrible comme une armée rangée en bataille ? » (Cant. 6,10). Même l’aspect guerrier ne manque pas : il y a des peintures où l’on voit la Vierge Marie qui, avec un gourdin ou un fouet, chasse Satan. Marie est la Tour de David (Turris davidica) : « Ton cou est pareil à la tour de David, bâtie pour y serrer les armes ; mille boucliers y pendent, tous les écus des preux » (Cant. 4,4). A Scicli en Sicile, il y a la « Madone des Milices », à cheval et en brandissant une épée, car en 1091, Elle a délivré la ville d’une incursion des Sarrasins.

Une dernière curiosité : dans une église du Tessin, en Suisse, se trouve la Madone « bombardière » : une fresque où l’on voit la Ste Vierge et l’Enfant Jésus passer des boulets de canon à un ange pour les laisser tomber sur la flotte turque à Lépante (1571). Qu’est-ce qu’on ne lui fait pas faire ! Sottises, me direz-vous ! Pourtant, si les chrétiens avaient perdu cette bataille, ou bien celle du second siège de Vienne en 1683, – à l’époque, la France était alliée aux Turcs, que cela soit dit en passant – l’Europe aurait été envahie, et St Pierre de Rome serait devenu une écurie, comme le menaçait le Sultan. Nous ne pouvons pas imaginer combien la population des côtes, qu’elles soient italiennes, de Dalmatie, ou même françaises et espagnoles, a eu la peur au ventre pendant des siècles, en raison des incursions des Barbaresques. Pensons à St Vincent de Paul.

Mais, laissant de côté certains titres extravagants, c’est en enfants qu’il nous faut nous adresser à Marie. En temps de calamités, de tempêtes, d’épidémies, de guerres, de tremblements de terre : c’est à notre Mère du ciel qu’on s’adressait, pleins de confiance. Je me souviens bien des litanies, récitées dans le latin improbable des paysans, pour un agonisant, pour la grêle, une épreuve. Aujourd’hui, qui est-ce qui prie Marie pour l’Église dont elle est pourtant la Mère ? Mai est aussi le mois de l’insouciance de l’enfance : quand j’étais enfant on cueillait des fleurs des champs pour orner une image de Marie ; on appelait les myosotis les « petits yeux » de Marie. C’est un 13 mai 1917 que la Ste Vierge est apparue à Fatima. Lorsque Marie apparaît dans les ténèbres, nous savons que son Fils aussi est tout près, dit le Bx Cardinal Newman. Trois fois par jour, le son de l’Angelus monte vers le Ciel, en suppliant la miséricorde pour ce monde en perdition ; il rappelle le « Fiat » de l’humble Servante du Seigneur qui a permis notre salut. Vierge Marie, n’oublie pas tes enfants qui sont dans l’affliction, serre-nous très fort contre ton Cœur Immaculé, tu es la Vierge clémente (Virgo clemens) et miséricordieuse : tu es simplement…Notre Mère !

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 12 Mai

Avr 122019
 

Une fois de plus nous nous apprêtons à revivre la passion et la mort de Notre Seigneur Jésus- Christ.
Mais, est-ce un simple souvenir ? Selon St Augustin, notre religion vainc le temps en le transformant en un « présent éternel ». Le saint sacrifice de la messe ne rend-t-il pas présent celui du Christ ? Alors, quels sont les sentiments qui nous animent en entrant dans la Semaine Sainte ? Est-ce juste un mauvais moment qu’il faut vite oublier, pour se concentrer sur Pâques ? Et puis, n’est-ce pas Jésus lui-même qui a voulu donner sa vie pour nous en choisissant le moyen le plus horrible : la Croix ? Il l’a voulu, qu’Il ne s’en plaigne pas ! Donc pas de dolorisme inutile et morbide, puisqu’ il nous faut vivre désormais dans la lumière de la Résurrection.

Certes, la passion et la mort du Christ ne sont pas la conclusion, St Paul est clair : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, vaine aussi est votre foi » (1 Cr 15,14). Pourtant ce sont les souffrances du Christ qui nous font reconnaître tout l’amour que Dieu nous a porté, qui nous font connaître le « Cœur » de Dieu. Dans la théologie catholique, dans notre Foi, la souffrance du Christ a un rôle central. La Résurrection est la victoire du Christ – l’Ascension en sera son achèvement – mais c’est le sacrifice de Jésus qui constitue le moment apical, le sommet du christianisme, car il est la plus grande expression de l’amour de Dieu pour l’homme. Ce n’est pas par hasard que le signe distinctif des chrétiens est la Croix, et non pas le sépulcre. Saint Padre Pio aimait dire que, ne pouvant pas souffrir, Dieu a décidé de s’incarner : « Très divin Esprit, conduis-moi à naviguer dans l’amour sans fin de la Passion de Jésus, à pénétrer ce mystère d’amour infini et de souffrance de la Divinité, qui, revêtue de notre humanité, souffre, agonise, et meurt par amour de sa créature ». Nous sommes en pleine théologie franciscaine. Bien entendu, Dieu en lui-même ne peut pas souffrir, ni mourir, il l’a fait par l’humanité que le Verbe de Dieu a assumée. On raconte qu’un jour St Thomas d’Aquin rendit visite à St Bonaventure, qui enseignait à Paris ; St Thomas d’Aquin lui demanda de voir les livres où il puisait la sagesse de ses enseignements. Bonaventure lui montra son oratoire avec un crucifix, usé par les baisers : « Voilà, mon Père » lui dit-il « où je puise ce que j’enseigne et j’écris. En me jetant aux pieds de ce crucifix, je trouve la lumière dans mes doutes et je fais plus de progrès dans les sciences qu’avec n’importe quel autre livre ».

La Passion de Jésus est le livre où les saints ont puisé l’amour de Dieu, et qui les a poussés à imiter Jésus pénitent et souffrant ; certains ont même été marqués par les stigmates, ou par les signes mystiques de la Passion. Cependant, même si nous vivons dans la lumière de la Résurrection, et ce par la Grâce, nous ne sommes pas confirmés en grâce pour autant. Le mystère du mal n’est pas encore vaincu définitivement en nous, il nous entoure et il nous pénètre. La Passion du Christ, la Croix, font alors partie de notre condition de disciples, Jésus est clair : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et me suive » (Lc 9,23). On n’échappe pas à la croix, qu’on ait la Foi ou non, mais si on l’a, elle donne un sens à la souffrance qui devient rédemptrice. Mais cette lumière de Dieu peut parfois se cacher, en faisant éprouver l’abandon apparent de Dieu, tout comme Jésus sur la Croix lançant ce cri mystérieux : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mt 27,46). Ici, Jésus parle en tant qu’homme et appelle son Père « Dieu », bien que, au sommet de son âme, Il continue toujours à jouir de la vision de la gloire de son Père. C’est juste avant d’expirer, que Jésus s’adresse à Dieu en l’appelant « Père » : « Père, je remets mon esprit entre vos mains » (Lc 23,46). Sur la Croix, Jésus a expérimenté cet abandon, ce qui a mis notre Sauveur dans le comble de la souffrance : Il nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à la limite et le sommet de la charité. Le Père livre le Fils pour nous sauver, le Fils s’abandonne au Père en acceptant sa volonté.

Certains Saints ont aussi éprouvé cet abandon. Le grand théologien Garrigou-Lagrange o.p., écrit ceci dans son très bel ouvrage de théologie mystique Les trois âges de la vie intérieure : « La Foi est un peu comme une nuit qui, bien que nous entourant de ténèbres, nous permets toutefois de voir les étoiles, et par elles, la profondeur du firmament. Il y a ici un clair-obscur d’une beauté merveilleuse. Pour voir les étoiles, il faut que le soleil se cache, et que la nuit commence. Étrange ! Dans l’obscurité de la nuit, notre regard se porte plus loin qu’avec la lumière du jour… ». Dans la théologie spirituelle, cette expérience est appelée « nuit de l’esprit », qui est une expérience terrible, mais décisive, pour la sanctification de l’âme. Il s’agit d’une purification passive indispensable pour que l’âme puisse confirmer sa propre fidélité à Dieu, au-delà de toute suggestion ou toute consolation, lorsque tout semble ne plus avoir de sens. C’est seulement au plus profond de son âme qu’on continue à croire en Dieu, que de toute façon Il est là, que tout est sous son contrôle, qu’il n’y a rien à craindre, même si les passions bouleversent la vie et la tempête secoue notre âme. Ici, nous sommes complètement à l’opposé d’une religion utilitaire, qui cherche des miracles, qui servirait juste à rendre la vie moins difficile.

Je me demande ce qu’ont dû endurer les Apôtres durant la Passion. Eux qui avaient tout misé sur Jésus, ils voyaient leur Maître accepter passivement, mais seulement en apparence, les insultes, les souffrances, les moqueries et se laisser crucifier sur une croix, buvant le calice jusqu’à la lie. Jésus n’était pas un simple acteur de sa passion, mais le Maître d’œuvre ! Les Apôtres, qui ont pris la fuite, avaient-ils perdu la Foi ? Certes, ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit-Saint qui, plus tard, leur fera tout comprendre. Mais, debout au pied de la Croix, quelqu’un était plongé dans une atroce douleur et une immense désolation : la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Jésus, la « nouvelle Eve fidèle », modèle de Foi et de confiance. Elle n’a jamais douté. C’est au pied de la Croix que le glaive prophétisé par le vieillard Siméon a pénétré au plus profond de son être. La Vierge Marie savait que ce n’était pas la fin de tout, mais au contraire, le commencement de quelque chose de nouveau. A l’heure de la mort de Jésus, les ténèbres couvraient la terre, mais, en assistant à la mort de Son Fils, la Vierge Marie voyait plus loin, ou plus haut, au-dessus des étoiles : elle contemplait les profondeurs de la volonté de Dieu, le triomphe du Bien sur le mal, de la Grâce sur le péché, de la Vie sur la mort. Les écritures, les prophéties, tout semble prendre un sens, parce que c’est le retour de l’univers à Dieu. Plus que dans la lumière du Thabor éblouissant les Apôtres par sa puissance, c’est dans cet « anéantissement » de Jésus, comme l’appelle St Paul aux Philippiens (2,7), dans la nuit obscure de notre vie, que nous pouvons voir la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour de Dieu. En voyant Jésus agonisant sur la Croix, ma pensée se porte vers le Père, vers les abymes infinis de son amour. L’univers entier tient dans une seule plaie de Jésus, parce qu’une seule souffrance du Christ a le pouvoir de tout sauver. C’est dans la plaie de son Cœur sacré que je veux me réfugier…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 14 Avril