Avr 122019
 

Une fois de plus nous nous apprêtons à revivre la passion et la mort de Notre Seigneur Jésus- Christ.
Mais, est-ce un simple souvenir ? Selon St Augustin, notre religion vainc le temps en le transformant en un « présent éternel ». Le saint sacrifice de la messe ne rend-t-il pas présent celui du Christ ? Alors, quels sont les sentiments qui nous animent en entrant dans la Semaine Sainte ? Est-ce juste un mauvais moment qu’il faut vite oublier, pour se concentrer sur Pâques ? Et puis, n’est-ce pas Jésus lui-même qui a voulu donner sa vie pour nous en choisissant le moyen le plus horrible : la Croix ? Il l’a voulu, qu’Il ne s’en plaigne pas ! Donc pas de dolorisme inutile et morbide, puisqu’ il nous faut vivre désormais dans la lumière de la Résurrection.

Certes, la passion et la mort du Christ ne sont pas la conclusion, St Paul est clair : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, vaine aussi est votre foi » (1 Cr 15,14). Pourtant ce sont les souffrances du Christ qui nous font reconnaître tout l’amour que Dieu nous a porté, qui nous font connaître le « Cœur » de Dieu. Dans la théologie catholique, dans notre Foi, la souffrance du Christ a un rôle central. La Résurrection est la victoire du Christ – l’Ascension en sera son achèvement – mais c’est le sacrifice de Jésus qui constitue le moment apical, le sommet du christianisme, car il est la plus grande expression de l’amour de Dieu pour l’homme. Ce n’est pas par hasard que le signe distinctif des chrétiens est la Croix, et non pas le sépulcre. Saint Padre Pio aimait dire que, ne pouvant pas souffrir, Dieu a décidé de s’incarner : « Très divin Esprit, conduis-moi à naviguer dans l’amour sans fin de la Passion de Jésus, à pénétrer ce mystère d’amour infini et de souffrance de la Divinité, qui, revêtue de notre humanité, souffre, agonise, et meurt par amour de sa créature ». Nous sommes en pleine théologie franciscaine. Bien entendu, Dieu en lui-même ne peut pas souffrir, ni mourir, il l’a fait par l’humanité que le Verbe de Dieu a assumée. On raconte qu’un jour St Thomas d’Aquin rendit visite à St Bonaventure, qui enseignait à Paris ; St Thomas d’Aquin lui demanda de voir les livres où il puisait la sagesse de ses enseignements. Bonaventure lui montra son oratoire avec un crucifix, usé par les baisers : « Voilà, mon Père » lui dit-il « où je puise ce que j’enseigne et j’écris. En me jetant aux pieds de ce crucifix, je trouve la lumière dans mes doutes et je fais plus de progrès dans les sciences qu’avec n’importe quel autre livre ».

La Passion de Jésus est le livre où les saints ont puisé l’amour de Dieu, et qui les a poussés à imiter Jésus pénitent et souffrant ; certains ont même été marqués par les stigmates, ou par les signes mystiques de la Passion. Cependant, même si nous vivons dans la lumière de la Résurrection, et ce par la Grâce, nous ne sommes pas confirmés en grâce pour autant. Le mystère du mal n’est pas encore vaincu définitivement en nous, il nous entoure et il nous pénètre. La Passion du Christ, la Croix, font alors partie de notre condition de disciples, Jésus est clair : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et me suive » (Lc 9,23). On n’échappe pas à la croix, qu’on ait la Foi ou non, mais si on l’a, elle donne un sens à la souffrance qui devient rédemptrice. Mais cette lumière de Dieu peut parfois se cacher, en faisant éprouver l’abandon apparent de Dieu, tout comme Jésus sur la Croix lançant ce cri mystérieux : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mt 27,46). Ici, Jésus parle en tant qu’homme et appelle son Père « Dieu », bien que, au sommet de son âme, Il continue toujours à jouir de la vision de la gloire de son Père. C’est juste avant d’expirer, que Jésus s’adresse à Dieu en l’appelant « Père » : « Père, je remets mon esprit entre vos mains » (Lc 23,46). Sur la Croix, Jésus a expérimenté cet abandon, ce qui a mis notre Sauveur dans le comble de la souffrance : Il nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à la limite et le sommet de la charité. Le Père livre le Fils pour nous sauver, le Fils s’abandonne au Père en acceptant sa volonté.

Certains Saints ont aussi éprouvé cet abandon. Le grand théologien Garrigou-Lagrange o.p., écrit ceci dans son très bel ouvrage de théologie mystique Les trois âges de la vie intérieure : « La Foi est un peu comme une nuit qui, bien que nous entourant de ténèbres, nous permets toutefois de voir les étoiles, et par elles, la profondeur du firmament. Il y a ici un clair-obscur d’une beauté merveilleuse. Pour voir les étoiles, il faut que le soleil se cache, et que la nuit commence. Étrange ! Dans l’obscurité de la nuit, notre regard se porte plus loin qu’avec la lumière du jour… ». Dans la théologie spirituelle, cette expérience est appelée « nuit de l’esprit », qui est une expérience terrible, mais décisive, pour la sanctification de l’âme. Il s’agit d’une purification passive indispensable pour que l’âme puisse confirmer sa propre fidélité à Dieu, au-delà de toute suggestion ou toute consolation, lorsque tout semble ne plus avoir de sens. C’est seulement au plus profond de son âme qu’on continue à croire en Dieu, que de toute façon Il est là, que tout est sous son contrôle, qu’il n’y a rien à craindre, même si les passions bouleversent la vie et la tempête secoue notre âme. Ici, nous sommes complètement à l’opposé d’une religion utilitaire, qui cherche des miracles, qui servirait juste à rendre la vie moins difficile.

Je me demande ce qu’ont dû endurer les Apôtres durant la Passion. Eux qui avaient tout misé sur Jésus, ils voyaient leur Maître accepter passivement, mais seulement en apparence, les insultes, les souffrances, les moqueries et se laisser crucifier sur une croix, buvant le calice jusqu’à la lie. Jésus n’était pas un simple acteur de sa passion, mais le Maître d’œuvre ! Les Apôtres, qui ont pris la fuite, avaient-ils perdu la Foi ? Certes, ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit-Saint qui, plus tard, leur fera tout comprendre. Mais, debout au pied de la Croix, quelqu’un était plongé dans une atroce douleur et une immense désolation : la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Jésus, la « nouvelle Eve fidèle », modèle de Foi et de confiance. Elle n’a jamais douté. C’est au pied de la Croix que le glaive prophétisé par le vieillard Siméon a pénétré au plus profond de son être. La Vierge Marie savait que ce n’était pas la fin de tout, mais au contraire, le commencement de quelque chose de nouveau. A l’heure de la mort de Jésus, les ténèbres couvraient la terre, mais, en assistant à la mort de Son Fils, la Vierge Marie voyait plus loin, ou plus haut, au-dessus des étoiles : elle contemplait les profondeurs de la volonté de Dieu, le triomphe du Bien sur le mal, de la Grâce sur le péché, de la Vie sur la mort. Les écritures, les prophéties, tout semble prendre un sens, parce que c’est le retour de l’univers à Dieu. Plus que dans la lumière du Thabor éblouissant les Apôtres par sa puissance, c’est dans cet « anéantissement » de Jésus, comme l’appelle St Paul aux Philippiens (2,7), dans la nuit obscure de notre vie, que nous pouvons voir la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour de Dieu. En voyant Jésus agonisant sur la Croix, ma pensée se porte vers le Père, vers les abymes infinis de son amour. L’univers entier tient dans une seule plaie de Jésus, parce qu’une seule souffrance du Christ a le pouvoir de tout sauver. C’est dans la plaie de son Cœur sacré que je veux me réfugier…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 14 Avril

Mar 232019
 
Le titre est une citation de Saint Jean-Baptiste, le très austère Précurseur du Christ, encore ancré dans l’Ancien Testament. Fort heureusement, me direz-vous, Jésus avait un tout autre style : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,13).
Mais, au fait, si nous demandons la miséricorde pour nous-mêmes, sommes-nous miséricordieux envers les autres pour autant ? Bien entendu il faut, avant tout, bien comprendre ce que voulait dire Jésus et voir le contexte aussi, sans opposer une citation à une autre, juste pour y trouver une justification à notre médiocrité. Par exemple, écoutons ce que Jésus a dit au sujet de ceux qui étaient morts par la chute de la tour de Siloé : « … si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous de même. » (Lc 23,3). Ou bien : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir » (Lc 5, 32). Je me suis toujours posé cette question : qui étaient ces justes ? Le discours de Saint Paul à l’Aréopage dans les Actes ne fait que répéter la même chose : « Dieu, ne tenant pas compte de ces temps d’ignorance, annonce maintenant aux hommes qu’ils ont tous, en tous lieux, à se repentir » (At 17,30). Le repentir n’est rien d’autre que la pénitence. En voici la définition : La pénitence « est une vertu surnaturelle, se rattachant à la vertu de justice, qui incline le pécheur à détester son péché parce qu’il est une offense commise contre Dieu, et à prendre la ferme résolution de l’éviter à l’avenir et de le réparer ». La vertu est une disposition permanente, une inclination de l’âme à faire des actions bonnes. Le mot pénitence est la traduction grecque de métanoïa (μετάνοια) qui signifie changement, conversion, accompagné de la réparation nécessaire au rétablissement de cet équilibre entre Dieu et nous, qui sommes abîmés par le péché. Si la conversion naît du cœur, elle se manifeste par des actes de réparation. Elle est toujours quelque chose de pénible qui nous répugne car nous devons contrer nos désirs mauvais qui luttent contre notre âme et mortifier nos convoitises. La lettre aux Hébreux dit que « sans effusion de sang il n’y a pas de rémission » (Hb 22,9) : il y a l’effusion de sang de notre Rédempteur qui nous a sauvés, mais aussi, en union avec elle, notre participation personnelle au calice de la Passion, et c’est à cela que Jésus nous invite, bien que la Rédemption fût surabondante et parfaite. Jésus aime s’associer de saintes âmes qui, par leurs mérites et leurs pénitences, l’aident dans la conversion des pécheurs. Pensons par exemple au Padre Pio. C’est par le sacrement de pénitence ou de réconciliation que nous avons la rémission des péchés, mais la pénitence ne naît, ni ne s’épuise par ce sacrement car elle prend ses racines dans les profondeurs des sacrements de l’initiation chrétienne. Pourquoi ? Parce que par le baptême nous avons été incorporés au Christ, et nous devons, en participant à sa vie, participer aussi à ses intentions et dispositions intérieures. Or Jésus, Fils de Dieu incarné, saint, juste et « impeccable », a pris sur lui, comme chef de son corps mystique, le poids et, pour ainsi dire, la responsabilité de tous nos péchés : « le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris » (Is 53,5). Voilà la raison pour laquelle Jésus a voulu recevoir le baptême de pénitence de Jean- Baptiste : « car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » (Mt 3,15). De même, c’est pour nous qu’il a jeûné dans le désert. On peut même dire que Jésus a mené une vie pénitente depuis le premier instant de sa conception jusqu’au Calvaire. Dans le décret éternel de la Rédemption, Jésus, en entrant dans le monde et sachant bien que son Père ne pouvait être apaisé par les holocaustes de l’Ancienne Loi, s’offre lui-même comme hostie pour remplacer toutes les victimes. La lettre aux Hébreux décrit cela par cet admirable et mystérieux dialogue entre Dieu le Père et son Fils qui devait s’incarner : « Vous n’avez voulu ni sacrifice, ni oblation, mais vous m’avez formé un corps ; vous n’avez agréé ni holocaustes, ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : me voici je viens ô Dieu, pour faire votre volonté » (10, 6-7). Donc, pour pratiquer une vraie pénitence, il faut s’unir à Jésus pénitent pour nous, et Lui demander de vivre en nous avec son esprit d’hostie ou d’offrande. Tout cela nous éclaire sur ce qu’est la pénitence. En réalité, ce n’est absolument pas une recherche morbide des souffrances, mais simplement l’imitation de Jésus- Christ. Combien de saints l’ont-ils suivi en participant à notre Rédemption : c’est la petite goutte d’eau dans le calice de la Passion du Christ.
Dans les premières apparitions de Lourdes, la Sainte Vierge répète par trois fois pénitence ! pénitence ! pénitence ! A Fatima, c’est pareil ! Comme si la Sainte Vierge voulait nous prévenir : « puisque vous n’avez pas voulu comprendre mes paroles à Lourdes, regardez ce qui peut vous arriver », et elle montre aux trois petits bergers la terrifiante vision de l’enfer. Après cette vision horrible, leurs visages étaient défigurés et les trois enfants n’étaient plus les mêmes. La vision de l’enfer avait tant impressionné Jacinthe, qu’elle ne pouvait chasser de son esprit cette pensée. Parfois, pensive, elle répétait tout haut : « coitadinhos ! » (Pauvres malheureux !). « L’enfer !… L’enfer !… Quelle peine me font les âmes qui y tombent !… Nous prierons beaucoup et nous ferons des sacrifices pour que les pécheurs se convertissent. » Et, à demi tremblante, elle s’agenouillait, joignait les mains et récitait les prières que Notre-Dame lui avait enseignées : « Oh mon Jésus !… Pardonnez-nous nos péchés… etc. ». Jacinthe restait comme ça, très longtemps agenouillée, répétant la même prière pour convertir les pécheurs et ainsi sauver les âmes de l’enfer. Sa maladie, ses sacrifices, ses épreuves, rien n’arrêtait le zèle de cette petite fille pour la conversion des pécheurs.
Cette conversion qui naît du cœur sous l’influence de la Grâce, se manifeste par des œuvres extérieures que l’Église a groupées sous trois pratiques : la prière, le jeûne et l’aumône, qu’elle recommande particulièrement en Carême. Nous connaissons tous l’importance de la prière, mais en ce temps de grâce, notre vie spirituelle doit prendre de la profondeur, par une prière plus fervente, en lisant l’Écriture Sainte et un bon ouvrage spirituel, en réservant, en somme, un peu plus de temps à notre âme, tout en fuyant le plus possible les mondanités. Parmi les pénitences, il y a l’acceptation d’abord résignée, puis cordiale et joyeuse, sans nous plaindre, de toutes les croix que la Providence veut bien nous envoyer : les épreuves physiques, morales et spirituelles, les maladies, les contrariétés, les revers de fortune, les insuccès, les humiliations, etc… Et l’accomplissement aussi, avec diligence, de notre devoir d’état, quel qu’il soit, en esprit de pénitence et de réparation. Le devoir d’état, expression manifeste de la volonté de Dieu, est comme un sacrifice perpétuel, puisque ce devoir nous saisit depuis le matin jusqu’au soir. Je laisse ensuite à votre appréciation les privations et les sacrifices qui font partie du jeûne que l’Église a institué selon l’enseignement de Jésus et des Apôtres depuis le commencement. Rappelez-vous ce que Jésus avait dit aux Apôtres qui n’avaient pas pu chasser le démon chez le lunatique : « Mais ce genre de démon n’est chassé que par la prière et le jeûne » (Mt 17, 21). Autre grande pratique chrétienne de Carême, l’aumône est une œuvre de charité et de privation. Quand on se prive d’un bien pour le donner à Jésus en la personne du pauvre, Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité et volontiers nous remet une partie de la peine due à nos péchés ; mieux vaut les expier ici-bas qu’au Purgatoire…Bien entendu, sans la conversion du cœur, les œuvres extérieures ne seraient que de l’hypocrisie. Nous devrions être heureux de vivre ce temps de grâce en imitant Jésus pénitent pour nos péchés, en sortant du quotidien d’une vie routinière et tiède, pour mieux vivre selon l’esprit de l’Évangile.
Mais dépêchons-nous, Pâques arrive très vite ! Notre éternité aussi…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 24 Mars

Fév 232019
 

Il faut souligner que l’Orient et l’Occident avaient des caractéristiques différentes mais aussi communes qui se compénétraient et ne formaient qu’un seul art chrétien. Cela est d’autant plus vrai que jusqu’au XIe siècle, l’Église était encore indivise, mis à part quelques schismes localisés. Les icônes, faute d’une beauté formelle, ont une beauté intemporelle et mystique. C’est un patrimoine que nous avons en commun avec les Orientaux, même si elles ont chez ces derniers une place plus importante après la parenthèse iconoclaste. Quant aux mosaïques, elles sont un héritage hellénistique et romain, que l’art chrétien s’est approprié. De même, pour l’architecture : les premières basiliques étaient dans le style des basiliques civiles romaines. La coupole, quant à elle, était bien connue à Rome – voir le Panthéon – mais la plus grandiose réalisation a été Sainte-Sophie (la Sagesse Divine) de Constantinople, inaugurée en 537 par l’Empereur Justinien. Jusque-là, on ne peut pas encore parler d’art « byzantin » proprement dit, car Constantinople, la Nouvelle Rome, était encore très romaine.

Si les Saints sont la plus grande apologie de notre Foi, l’art chrétien l’est aussi, car cette beauté est la preuve vivante de cette même Foi. L’art paléochrétien, si près de l’art impérial romain, nous rappelle l’âge héroïque des Apôtres et des martyrs, et la victoire du Christ sur le paganisme. Après l’effondrement de l’Empire Romain, l’art roman, à la beauté austère et mystique, garde encore quelques restes de l’antique gloire. Plus tard, à l’apogée du Moyen-âge, il y aura la verticalité transcendantale vertigineuse du gothique. Une cathédrale gothique n’est-elle pas en elle-même une théologie de l’annonce de la beauté et de la Vérité de Dieu et de Jésus-Christ, dont tous les mystères semblent prendre forme. Dans le baroque, les lignes pures et élégantes de la Renaissance bougent et s’agitent dans un mouvement ascendant qui nous aspire vers le haut comme dans un tourbillon, les colonnes torsadées s’élèvent jusqu’à la voûte qui, décorée de fresques, semble exploser pour nous ouvrir le ciel dans l’apothéose de la Divinité. C’est l’art de « l’Incarnation » par excellence, pour certains un peu…trop en chair.

En redescendant sur terre, je suis atterré aujourd’hui par la perte du sens du sacré qui avait pourtant toujours caractérisé toute société humaine depuis le commencement du monde : l’homme est naturellement religieux. Pour avoir brouillé la frontière entre le sacré et le profane, on a fait croire que tout est sacré. Par conséquent tout est devenu profane et le sacré a cessé : on a sacralisé l’humain et laïcisé le divin, ainsi la différence entre le bien et le mal s’estompe aussi. Mais, puisqu’on a chassé Dieu et le sacré, il reviendra sous d’autres formes, en particulier à travers des pratiques superstitieuses. Si on évacue la croix, on arrive au déisme, avec le « Grand Architecte » et le relativisme. Étrangement, notre société technologique semble marquée par le satanisme, l’occultisme, la magie. Le sacré sort du temple, mais devient n’importe quoi : les républiques ont leurs « Panthéons » d’immortels, qui n’ont pas toujours bien vécu et ne sont pas bien morts, et ont droit à des cérémonies civiles aux rites lugubres et sans espérance, malgré la rhétorique d’un Malraux de service ; il y a aussi la « sacralité blasphématoire » de certains droits et valeurs laïcs qui crient vengeance auprès de Dieu. On dénigre le culte des saints dans l’Église, mais en même temps on se met à « vénérer » la momie de Lénine et autres « grands hommes » de la nation. En cette époque crépusculaire, seule la Foi chrétienne est considérée comme insensée, tout comme ses rites et ses usages. Les lieux sacrés que sont les églises ne sont plus respectés, à commencer par les catholiques eux-mêmes. On y entre parfois en ruminant de la gomme à mâcher, on se comporte comme dans un salon en parlant à voix haute, sans aucune attitude d’adoration. Les églises catholiques et orthodoxes se distinguent justement par cette « présence » mystérieuse de Jésus dans l’Eucharistie et ne peuvent pas être considérées comme de simples lieux de prière, froids et dépouillés. Puisqu’aujourd’hui le blasphème contre la Foi chrétienne (pour les autres c’est autrement plus dangereux !) est devenu un « droit », et la haine anti-chrétienne une normalité, les profanations se multiplient, et ce n’est que le début. On ne profane pas seulement le lieu, mais ce que nous avons de plus précieux : Jésus Lui-même dans l’Eucharistie. Vous savez bien ce que je pense au sujet de l’architecture et de l’aménagement des églises actuelles : le « Beau » et le « Vrai » font souvent défaut, et par conséquent la Foi aussi. Pour expliquer certaines architectures ou soi-disant œuvres d’art sacré, il faut un livret d’instructions ou des élucubrations fumeuses et tordues, alors que l’œuvre, dans son ensemble, devrait être perceptible par elle-même. Regardons l’église maltaise de Hal-Farrug, exemple de ce qu’on appelle « déconstructivisme », et écoutons ce qu’en dit son architecte : « Elle pourrait paraître dépourvue d’ordre…mais peut aussi être comprise comme le reflet d’une part de l’agitation et de la confusion qui semblent dominer le monde et d’autre part des secousses dont l’Église catholique semble être soumise aujourd’hui ». Oui, en effet, il n’y a aucun ordre, tout est asymétrique, et l’édifice semble s’effondrer sur lui-même : est- ce l’image de l’Église Catholique actuelle ? Comment y trouver la sérénité et la paix ? L’église n’est pas seulement un simple lieu communautaire, mais surtout le lieu de la rencontre de Dieu, de sa lumière, le lieu qui nous projette au-delà de l’histoire, des souffrances de cette vie en nous faisant entrevoir la « Patrie » céleste qui nous attend. Après tout ce que je viens d’écrire, loin de moi de faire de l’esthétisme. Une chapelle de brousse, avec des images mièvres et décolorées par le soleil, reflète tout simplement la Foi et me paraît donc plus belle que certaines églises contemporaines qui semblent en être la négation. La beauté du Logos, du Verbe de Dieu incarné, nous la trouvons surtout dans la Croix, gibet horrible en soi, mais que l’Amour de Dieu a rendu splendide, et que nous essayons parfois d’oublier ou de mettre en sourdine. Cette croix, signe de l’amour de Dieu, doit être le sujet de notre contemplation en Carême, étape nécessaire si on veut faire éclater notre joie à Pâques…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 24 Mars

Fév 022019
 

Ne répondez pas à cette question ! Quelle que soit la réponse, elle ne sera pas exacte et, de toutes manières, vous montreriez que vous n’êtes pas humbles du tout, et donc orgueilleux !
Voici alors quelques considérations sur l’humilité, non sans ironie, mais sans prétention de ma part, car autrement je pécherais à mon tour par vanité. Les vertus naturelles et surnaturelles perfectionnant nos facultés morales à faire le bien et éviter le mal sont nombreuses, mais peuvent se résumer dans les quatre vertus cardinales : Prudence, Justice, Force et Tempérance. Certaines vertus dites passives, telles la mortification, la pénitence, la patience, la douceur, l’obéissance, la modestie (la vraie), la chasteté, l’humilité, ne sont pas à la mode, surtout aujourd’hui. Ces vertus semblent être celles des perdants, des ratés, des nuls, si nous nous situons à un niveau strictement naturel et non chrétien. L’orgueil, père de tous les vices, est difficile à déceler, car il s’infiltre par toutes les fibres de notre être. Il se manifeste par la présomption, l’ambition (ou amour immodéré des honneurs, de l’autorité sur les autres) et la vaine gloire (qui produit à son tour la jactance, l’ostentation ou le « m’as-tu vu »), et l’hypocrisie. Vous pouvez aussi ajouter la suffisance et l’arrogance. L’orgueil est le péché de Lucifer, d’Adam et Eve et de Caïn.

L’humilité, qui vient du latin « humus », terre, est justement le terreau où toutes les autres vertus peuvent grandir : « L’humilité est la mère, la racine, la nourrice, le fondement, le lien de toutes les autres vertus » (St Jean Chrysostome). Bien entendu, la plus grande des vertus est la charité, mais, si elle n’est pas humble, elle est fausse. L’orgueil spirituel peut nous conduire jusqu’ au confessionnal avec une espèce de déni orgueilleux de nos péchés. Parfois, on en vient presque à défier le confesseur pour avoir l’absolution, ou bien on lui intime de se taire, car on n’a pas de leçons à recevoir. Certains attribuent à Dieu même la faute de leurs péchés, alors que, dans le sacrement de pénitence, nous devrions nous humilier devant lui, car Lui seul peut nous relever. Même en recevant la sainte communion, certains semblent venir chercher leur « dû », avec une certaine morgue et, en tout cas, sans trop considérer « Celui » qu’ils vont recevoir. Je ne parlerai pas de ceux qui jugent Dieu ou se fâchent parce qu’ils n’ont pas été exaucés.

« L’humilité est la vérité », dit Ste Thérèse d’Avila, et la raison se fonde sur cette vérité que Dieu est tout et que nous ne sommes rien ! Mais, me direz-vous, nous sommes quand-même quelque chose ! Oui, sans doute, mais je n’existe pas par moi-même, mais en Dieu. Je ne suis pas bon par moi-même, mais en Dieu, « Qu’avons-nous que nous n’ayons pas reçu ? » (1 Cr 4,7), alors que toute ma malice et ma méchanceté ne viennent que de moi. Dieu est tout ! Il est la plénitude de la réalité et la somme de toutes les perfections. Voilà pourquoi Jésus avait dit un jour à Ste Catherine de Sienne : « Je suis Celui qui est, toi, tu es celle qui n’est pas ». Si je suis tenté par l’orgueil eu égard aux dons, aux talents, à la fortune, à la naissance, etc., et que je regarde mes péchés, ce que je suis vraiment, de quoi puis-je être orgueilleux ? La poussière, peut-elle se vanter de quelque chose ? Pourquoi les saints étaient-ils humbles ? Parce que dans la vérité de Dieu, ils voyaient ce qu’ils étaient, et plus ils s’élevaient en sainteté et dans la connaissance de Dieu, plus ils s’abîmaient en Lui ; voilà pourquoi ils se considéraient comme les pires des pécheurs.

Regardons l’humilité du Fils de Dieu, en apparence dépouillé de sa gloire, se mêlant aux hommes pécheurs, lors du baptême donné par Jean dans le Jourdain. L’orgueilleux a une haute opinion de sa personne, il ne parle que de lui-même, il se vante, et attend beaucoup des autres. S’il est déçu dans ses attentes, il se vexe, il se fâche, il s’offusque, il se plaint. Il ne demande rien aux autres, car il pense tout savoir, et il ne s’occupe que de lui-même. Il est jaloux du succès d’autrui, comme si cela ternissait sa gloire. Comment savoir si nous sommes humbles ou orgueilleux ? On ne peut pas savoir si on est humble, ce serait de l’orgueil ! Pour compliquer les choses, il y a aussi « l’orgueil de l’humilité » qui fait étalage de celle-ci, par une fausse modestie ou attitude, en s’humiliant hypocritement pour s’exalter aux yeux des autres. Oui méfions-nous de la fausse humilité : « L’humilité n’est souvent qu’une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres ; c’est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever ; et bien qu’il se transforme en mille manières, il n’est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu’il se cache sous la figure de l’humilité ». (François VI, duc de la Rochefoucauld (1613-1680). Là, nous sommes en plein pharisaïsme ! En tout cas, rassurons-nous, nous le sommes tous plus ou moins.

Selon St Augustin, « l’humilité nous vide de ce dont nous sommes pleins (vous avez le choix !), pour nous remplir de ce dont nous sommes vides » (cherchez bien, ou plutôt demandez à Dieu !). Oui, remplissons-nous de l’esprit de Jésus : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger ». Voulez-vous juste vérifier s’il y a un peu d’orgueil en vous ? Nous ne le voyons pas, même s’il est aussi grand qu’une montagne ! Vérifiez-le donc avec les litanies de l’humilité que le Serviteur de Dieu le Cardinal Raphaël Merry del Val (1865-1930), secrétaire d’État de St Pie X, récitait tous les jours après la Messe.

V. Ô Jésus, doux et humble de cœur,
R. Rendez mon cœur semblable au vôtre.

Du désir d’être estimé, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être affectionné, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être recherché, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être honoré, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être loué, délivrez-moi Seigneur,

De la crainte d’être humilié, délivrez-moi Seigneur,
De la crainte d’être méprisé, délivrez-moi Seigneur,
De la crainte d’être rebuté, délivrez-moi Seigneur,
De la crainte d’être calomnié, délivrez-moi Seigneur,
De la crainte d’être oublié, délivrez-moi Seigneur,

Que d’autres soient plus aimés que moi, accordez-moi, Seigneur, de le désirer,
Que d’autres soient plus estimes quai moi, accordez-moi, Seigneur, de le désirer,

Que d’autres grandissent dans l’opinion et que je diminue, accordez-moi, Seigneur, de le désirer,
Que d’autres soient loués et que je sois oublié, accordez-moi, Seigneur, de le désirer,
D’être inconnu et pauvre, Seigneur, je veux me réjouir,
Qu’on ne pense pas à moi,
Qu’on m’occupe aux emplois les plus bas,
Qu’on ne daigne même pas se servir de moi,
Qu’on ne me demande jamais mon avis,

Du désir d’être préféré, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être consulté, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être approuvé, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être compris, délivrez-moi Seigneur,
Du désir d’être visité, délivrez-moi Seigneur,

De la crainte d’être raillé, délivrez-moi Seigneur,
De la crainte d’être soupçonné, délivrez- moi Seigneur,
De la crainte d’être injurié, délivrez-moi Seigneur,
De la crainte d’être abandonné, délivrez- moi Seigneur,
De la crainte d’être refusé, délivrez-moi Seigneur,

Que d’autres soient employés et que je sois mis de coté, accordez-moi, Seigneur, de le désirer,
Que d’autres soient préférés en tout, accordez-moi, Seigneur, de le désirer,
Que d’autres soient plus saints que moi, pourvu que je le soit autant que je puis l’être, accordez-moi, Seigneur, de le désirer
D’être dépourvu des perfections naturelles du corps et de l’esprit,
Qu’on me laisse à la dernière placé,
Qu’on ne me fasse jamais de compliment,
Qu’on me blâme à temps et à contretemps Ainsi soit-il.

Pas facile, n’est-ce pas ? Et si après avoir observé tout cela, dont je doute fort, nous ressentons un peu de vaine gloire, ce sera peine perdue, tout aura été inutile, cela nous démontrerait que nous ne sommes pas humbles pour un sou. La seule manière de neutraliser notre orgueil, c’est d’accepter et d’offrir nos humiliations, et il en faut beaucoup pour faire un peu d’humilité…Mais, rassurons-nous, notre orgueil est tenace ! Il mourra un quart d’heure après nous…

Don Carlo Cecchin, vicaire


Lectures dominicales du 24 Mars