Oct 042020
 

Tous les ans, à la rentrée, je raconte mes périples estivaux à travers l’Italie et sur la route jusqu’au Portugal. Cette année, pourquoi ne pas vous parler de mon séjour dans ma Vénétie natale ? J’ai beau être devenu parisien, ou presque, du moins je râle comme eux, mais lorsque on rentre sur la terre de son enfance, on redevient l’enfant qu’on était, oui, avec les défauts d’antan, hélas ! On ne change pas ! On reste toujours les mêmes…Ma terre est à une trentaine de km au nord de Padoue, aux confins des provinces de Trévise et de Vicence. Le confinement venait à peine d’être levé, l’atmosphère y était un peu étrange. Pour éviter l’ennui à la maison, j’ai voulu faire quelques petits pèlerinages. A Riese d’abord, village natal de St Pie X, à 15 km de chez-moi. Il y a l’église paroissiale, où le futur Pape allait à la messe, et sa maison, qui est devenue un musée. Autrefois, elle était gardée par les deux petites nièces du Pape, des demoiselles très âgées, qui chaque fois que je venais m’invitaient à boire un vermouth rouge, accompagné de biscuits secs. D’une grande simplicité mais très dignes, au chignon à l’ancienne, elles parlaient un dialecte désuet qui m’enchantait. Juste à la sortie du village, se trouve l’ancien sanctuaire champêtre de Notre-Dame des « Cendrole », où le futur Pape, enfant, allait se recueillir. C’est dans un lieu comme celui-ci, que St Pie X aurait voulu mourir comme curé, mais Dieu l’appelait à bien d’autres responsabilités. Devenu Pape, il envoya une couronne précieuse pour couronner la Vierge Marie. Non loin de là, tous les soirs, en allant chez ma sœur à travers les petites routes sentant bon la bouse de vache (c’est une odeur très saine !), je passais devant un autre petit sanctuaire : Notre-Dame de la « Crocetta » (de la Petite Croix), lieu où le 2 juillet 1420, la Ste Vierge apparut portant une croix à la main pour aider un pieux marchand hongrois qui allait à Bassano, ayant perdu et son chemin et son troupeau. Cette croix miraculeuse est toujours vénérée. Même si le soir l’église est fermée, j’aime me mettre à genoux et prier devant la porte fermée du sanctuaire. Autrefois, il y avait beaucoup de pèlerinages populaires qui venaient, même de loin, maintenant tout est fini…

Mais c’est à Padoue, « la dotta », la docte, en raison de son université, l’une des plus anciennes au monde (1222), que j’avais envie d’aller. Son séminaire diocésain aussi est parmi les plus anciens ; Joseph Sarto, futur St Pie X y a étudié. Fondé en 1566, trois ans après le décret du Concile de Trente sur la formation des prêtres, grâce à l’action de l’évêque St Grégoire Barbarigo (1664-1697), il fut reconnu parmi les meilleurs d’Europe pour la qualité de la formation et pour les études classiques et scientifiques, donnant des générations de prêtres, zélés et de savants. Je ne m’attarderai pas sur l’origine légendaire de Padoue, qui d’après Virgile, aurait été fondée par Anténor, prince troyen. Tite Live y est né. Lors de la guerre de la Ligue de Cambrai (1508-11), quasiment l’Europe entière s’était coalisée contre Venise. En plus du Pape Jules II, de l’Empereur Maximilien Ier, de François II de Gonzague, de Ferdinand II d’Aragon, Roi de Naples, d ‘Alphonse Ier d’Este, de Charles II, duc de Savoie, et j’en passe, il y avait aussi Louis XII, roi de France, qui était descendu en Italie avec la fine fleur de la noblesse française. C’est à Agnadel, le 14 mai 1509, que L’armée française mit en déroute l’armée vénitienne commandée par Barthélemy d’Alviano. Dans cette bataille se trouvaient aussi le fameux chevalier Bayard (sans peur, peut-être, mais nous avons quand même quelque chose à lui reprocher !) et Robert Stuart d’Aubigny, de la branche française des Stuart écossais, éteinte au XVIIe s. Padoue fut alors assiégé par les impériaux, tandis que les français ravageaient la région à l’Ouest, vers les villes fortifiées d’Este et de Montagnana ; Bayard, quant à lui, il avait mis son quartier à Vérone. Près de mon village, en revanche, sévissaient les allemands. Padoue résista et sauva Venise grâce à l’héroïsme du Provéditeur Andrea Gritti, futur Doge. Puis, en 1510, grâce à la proverbiale habileté de la diplomatie vénitienne, l’irascible Jules II quitta la Ligue, suivi de l’Empereur et de l’Espagne, pour former, ironie du sort, une Sainte Ligue contre…la France. Venise put alors récupérer toutes les terres qu’elle avait perdues. Finalement, grâce à un autre renversement d’alliances au sein de la Sainte Ligue, Venise fut aux côtés de la France à la bataille de Marignan en 1515 ; aléas de l’histoire !

A Padoue, reposent les corps de saints bien connus : St Antoine, dit « il Santo » par antonomase, St Luc Évangéliste, une partie du corps de St Matthias Apôtre, St Grégoire Barbarigo évêque, St Léopold Mandič, capucin qui consacra toute sa vie au ministère de la réconciliation, et bien d’autres. Je vais toujours prier sur le tombeau de ce dernier, mais je n’ai vu là aucun capucin et les confessions étaient suspendues en raison du Covid. Avec St Marc à Venise, nous avons la grâce de posséder les reliques de deux évangélistes sur quatre, en tenant cependant compte du fait que personne ne sait où se trouve le tombeau de St Jean. Quant à St Matthieu, il repose dans la cathédrale de Salerne, près de Naples. Je suis arrivé à Padoue vers 15 heures, sous un soleil de plomb et dans une chaleur étouffante, à l’heure où, pour braver la canicule, il n’y a dans les rues que les chiens et les français (et moi !), du moins c’est ce qu’on dit à Rome !…A travers les rues bordées de portiques sentant les boutiques anciennes et en faisant des détours pour rester toujours à l’ombre, j’ai rendu visite à la jolie église des Clarisses, pour ensuite déboucher sur le Prato della Valle, la grande Place de Padoue, une des plus grandes d’Europe. De forme elliptique en son milieu, elle a la particularité d’avoir une petite île très charmante entourée d’un chenal, et toute la place se trouve agrémentée d’innombrables statues de saints, de papes, de grands hommes.

D’emblée, une église grandiose se dresse tout au fond : c’est la basilique abbatiale Ste- Justine Martyre, patronne de la ville, l’une des vingt plus grandes églises du monde, dont l’origine date du VIe s. L’abbaye qui avait quatre cloîtres, est toujours active, mais réduite, car elle a été confisquée par Napoléon qui envoya en France la plupart des œuvres d’art qui s’y trouvaient. Elle eut un rôle fondamental dans la réforme bénédictine au XVe s. à travers la fondation de la Congrégation du Mont-Cassin, en particulier grâce à l’action de son abbé, le Vénérable Ludovic Barbo. L’immense façade en briques resta inachevée, le coût ayant sans doute été jugé énorme. En entrant dans l’église, une fraîcheur bienfaisante vous accueille, mais on a comme le souffle coupé par l’impressionnant volume et par la noble ordonnance classique de l’architecture du XVIe s. : trois nefs, soutenues par des pilastres colossaux. Nous pouvons y admirer de magnifiques et immenses tableaux, en particulier des œuvres célèbres de Véronèse, de Sébastien Ricci et de Luc Giordano. Une curiosité : ici se trouve le tombeau de Dame Hélène Lucrèce Corner Piscopìa (ce dernier nom était un fief Corner en Grèce), membre de l’une des plus grandes familles vénitiennes, qui fut la première femme au monde à obtenir un doctorat en 1678 au Studium de Padoue. St Grégoire Barbarigo, cardinal évêque de Padoue et Chancelier de l’Université, avait dit qu’il était « hors de question d’accorder le titre de docteur à une femme ! ». Finalement le conflit se termina par un compromis selon lequel Elena obtiendrait un doctorat en philosophie, faute de l’obtenir en théologie : autres temps…Cette noble dame, aussi intelligente que pieuse, fut oblate bénédictine. De santé fragile, elle mourut assez jeune, affaiblie par ses études et ses pénitences. C’est dans cette basilique que j’ai commencé à réfléchir sur ma vocation… je vais bientôt vous dire pourquoi. La crypte, la partie la plus ancienne datant du VIe s., fut construite sur les lieux d’un ancien cimetière païen et chrétien. Pour y aller, on croise le « puits des martyrs », où sont conservées les reliques des premiers martyrs padouans. En descendant les marches, se trouve une chapelle paléochrétienne, avec sa « pergula » faite d’élégantes colonnes, et un arc en son milieu, sorte de jubé qui sépare le sanctuaire de la nef, tel qu’en possédaient toutes les églises antiques. Sous l’autel, repose le corps de St Prosdocime Martyr, premier évêque de Padoue, que la tradition dit avoir été envoyé par St Pierre. Eh bien voilà, dans cette crypte, un jour j’ai découvert la messe qu’un vieux et saint moine, le P. Odon, célébrait dans le rite St Pie V, devant une petite assemblée. Une Messe lue, simple, comme hors du temps, dans le silence et l’atmosphère de cette crypte qui nous reliait aux premiers temps héroïques de l’Église. Ce fut une découverte, et j’en suis tombé amoureux. Ce rite me semblait intemporel, transcendant les siècles, et l’écho des paroles du Christ de l’Institution de l’Eucharistie me paraissaient encore plus actuelles sur les lèvres du prêtre qui les répétaient, in persona Christi, à la consécration. J’ai soudainement commencé à mieux comprendre le mystère de la Messe, faisant éclore peu à peu ma vocation. J’avais18 ans et j’allais jusqu’alors à la messe dans ma paroisse. A partir du dimanche suivant, ce fut désormais dans cette crypte : un trajet de 5 km à vélo, une heure de car dont je profitais pour réviser les prières en latin, et un quart d’heure de bus. Finalement c’est à Venise, un 25 avril, fête de St Marc, dans la basilique qui lui est dédiée, pendant que le Patriarche Luciani, futur Jean-Paul Ier, présidait les Vêpres, que j’ai décidé d’entrer au séminaire.

Un mot sur la présence de St Luc Évangéliste à Padoue : en 1998 eut lieu la reconnaissance de son corps, et son tombeau, en marbres précieux, fut ouvert. Il manque à peine quelques os et le chef, que l’empereur Charles IV préleva en 1354 pour le porter à Prague. Pour l’occasion, il avait été prêté pendant très peu de temps : il correspond parfaitement au reste du corps ! Il y a plusieurs hypothèses sur le transfert des reliques à Padoue : soit lors de la crise iconoclaste au VIIIe s., ou au XIIIe s., lors de la malheureuse IVe Croisade Toutefois, la dernière reconnaissance avalise une autre hypothèse : à l’intérieur, on a trouvé les squelettes de plusieurs couleuvres d’une espèce locale, qui s’étaient réfugiées à l’intérieur du cercueil. Au carbone 14, ils dateraient du IVe s. Le corps de St Luc, jadis conservé à l’Apostoleion de Constantinople, la basiliqueconstantinienne des Saints-Apôtres, aurait donc pu être transporté à ce moment-là, peut- être pour le sauver lors de la persécution de l’Empereur Julien l’Apostat. Dans la Basilique se trouvent aussi les corps de St Matthias Apôtre, de St Maxime Évêque, de St Daniel M., de Ste Félicité V. et M., de quelques Sts Innocents.

En sortant de la Basilique Ste-Justine, à peine à un km, se dresse l’imposante Basilique St-Antoine. J’avoue préférer la première à la deuxième, sorte de mélange de style roman, de gothique franciscain et de byzantin, avec cinq dômes rappelant St-Marc de Venise. St Antoine, né Fernando Martins de Bulhões en 1195 à Lisbonne, est mort à Padoue le 13 juin 1231, d’où s’est répandue sa renommée dans le monde entier. Le Saint, qui a passé aussi quelque temps dans le sud de la France, prêchait avec véhémence contre les hérésies de son temps, surtout l’Albigeoise, ce qui lui a valu l’appellation de « Malleus hæreticorum », marteau des hérétiques, loin des images un peu mièvres que nous connaissons. Le magnifique autel où repose son corps est sur la gauche, et un couloir derrière l’autel permet de toucher la pierre qui renferme les reliques (certains posent leur front en demandant des grâces). Un frère franciscain veillait pour qu’il n’y ait pas de rassemblements en raison du Coronavirus, mais, hélas, il n’y avait pas beaucoup de monde ce jour-là ! En attendant mon tour, je contemplais les magnifiques haut-reliefs en marbre, illustrant ses miracles. Ce que j’aime dans cette basilique, ce sont les fresques, les statues, les tombeaux, toute la partie médiévale : j’aime aussi les cénotaphes du XVIIe et XVIIIe s. et la chapelle baroque des reliques, où l’on vénère la langue intacte et d’autres reliques du « Santo » ; là, sont conservés des reliquaires et des pièces extraordinaires d’orfèvrerie sacrée, gothique ou baroque. J’aime moins les ajouts du XIXe et du XXe s. Je suis très redevable à St Antoine, il me fait trouver tout ce que je lui demande : puisse- t-il me faire retrouver l’élan et la ferveur de ma jeunesse. En revenant vers ma voiture, je n’ai pu résister à l’envie de déguster une bonne glace ! Mais c’est une autre histoire…

Don Carlo Cecchin, vicaire