Mar 232019
 
Le titre est une citation de Saint Jean-Baptiste, le très austère Précurseur du Christ, encore ancré dans l’Ancien Testament. Fort heureusement, me direz-vous, Jésus avait un tout autre style : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,13).
Mais, au fait, si nous demandons la miséricorde pour nous-mêmes, sommes-nous miséricordieux envers les autres pour autant ? Bien entendu il faut, avant tout, bien comprendre ce que voulait dire Jésus et voir le contexte aussi, sans opposer une citation à une autre, juste pour y trouver une justification à notre médiocrité. Par exemple, écoutons ce que Jésus a dit au sujet de ceux qui étaient morts par la chute de la tour de Siloé : « … si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous de même. » (Lc 23,3). Ou bien : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir » (Lc 5, 32). Je me suis toujours posé cette question : qui étaient ces justes ? Le discours de Saint Paul à l’Aréopage dans les Actes ne fait que répéter la même chose : « Dieu, ne tenant pas compte de ces temps d’ignorance, annonce maintenant aux hommes qu’ils ont tous, en tous lieux, à se repentir » (At 17,30). Le repentir n’est rien d’autre que la pénitence. En voici la définition : La pénitence « est une vertu surnaturelle, se rattachant à la vertu de justice, qui incline le pécheur à détester son péché parce qu’il est une offense commise contre Dieu, et à prendre la ferme résolution de l’éviter à l’avenir et de le réparer ». La vertu est une disposition permanente, une inclination de l’âme à faire des actions bonnes. Le mot pénitence est la traduction grecque de métanoïa (μετάνοια) qui signifie changement, conversion, accompagné de la réparation nécessaire au rétablissement de cet équilibre entre Dieu et nous, qui sommes abîmés par le péché. Si la conversion naît du cœur, elle se manifeste par des actes de réparation. Elle est toujours quelque chose de pénible qui nous répugne car nous devons contrer nos désirs mauvais qui luttent contre notre âme et mortifier nos convoitises. La lettre aux Hébreux dit que « sans effusion de sang il n’y a pas de rémission » (Hb 22,9) : il y a l’effusion de sang de notre Rédempteur qui nous a sauvés, mais aussi, en union avec elle, notre participation personnelle au calice de la Passion, et c’est à cela que Jésus nous invite, bien que la Rédemption fût surabondante et parfaite. Jésus aime s’associer de saintes âmes qui, par leurs mérites et leurs pénitences, l’aident dans la conversion des pécheurs. Pensons par exemple au Padre Pio. C’est par le sacrement de pénitence ou de réconciliation que nous avons la rémission des péchés, mais la pénitence ne naît, ni ne s’épuise par ce sacrement car elle prend ses racines dans les profondeurs des sacrements de l’initiation chrétienne. Pourquoi ? Parce que par le baptême nous avons été incorporés au Christ, et nous devons, en participant à sa vie, participer aussi à ses intentions et dispositions intérieures. Or Jésus, Fils de Dieu incarné, saint, juste et « impeccable », a pris sur lui, comme chef de son corps mystique, le poids et, pour ainsi dire, la responsabilité de tous nos péchés : « le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris » (Is 53,5). Voilà la raison pour laquelle Jésus a voulu recevoir le baptême de pénitence de Jean- Baptiste : « car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » (Mt 3,15). De même, c’est pour nous qu’il a jeûné dans le désert. On peut même dire que Jésus a mené une vie pénitente depuis le premier instant de sa conception jusqu’au Calvaire. Dans le décret éternel de la Rédemption, Jésus, en entrant dans le monde et sachant bien que son Père ne pouvait être apaisé par les holocaustes de l’Ancienne Loi, s’offre lui-même comme hostie pour remplacer toutes les victimes. La lettre aux Hébreux décrit cela par cet admirable et mystérieux dialogue entre Dieu le Père et son Fils qui devait s’incarner : « Vous n’avez voulu ni sacrifice, ni oblation, mais vous m’avez formé un corps ; vous n’avez agréé ni holocaustes, ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : me voici je viens ô Dieu, pour faire votre volonté » (10, 6-7). Donc, pour pratiquer une vraie pénitence, il faut s’unir à Jésus pénitent pour nous, et Lui demander de vivre en nous avec son esprit d’hostie ou d’offrande. Tout cela nous éclaire sur ce qu’est la pénitence. En réalité, ce n’est absolument pas une recherche morbide des souffrances, mais simplement l’imitation de Jésus- Christ. Combien de saints l’ont-ils suivi en participant à notre Rédemption : c’est la petite goutte d’eau dans le calice de la Passion du Christ.
Dans les premières apparitions de Lourdes, la Sainte Vierge répète par trois fois pénitence ! pénitence ! pénitence ! A Fatima, c’est pareil ! Comme si la Sainte Vierge voulait nous prévenir : « puisque vous n’avez pas voulu comprendre mes paroles à Lourdes, regardez ce qui peut vous arriver », et elle montre aux trois petits bergers la terrifiante vision de l’enfer. Après cette vision horrible, leurs visages étaient défigurés et les trois enfants n’étaient plus les mêmes. La vision de l’enfer avait tant impressionné Jacinthe, qu’elle ne pouvait chasser de son esprit cette pensée. Parfois, pensive, elle répétait tout haut : « coitadinhos ! » (Pauvres malheureux !). « L’enfer !… L’enfer !… Quelle peine me font les âmes qui y tombent !… Nous prierons beaucoup et nous ferons des sacrifices pour que les pécheurs se convertissent. » Et, à demi tremblante, elle s’agenouillait, joignait les mains et récitait les prières que Notre-Dame lui avait enseignées : « Oh mon Jésus !… Pardonnez-nous nos péchés… etc. ». Jacinthe restait comme ça, très longtemps agenouillée, répétant la même prière pour convertir les pécheurs et ainsi sauver les âmes de l’enfer. Sa maladie, ses sacrifices, ses épreuves, rien n’arrêtait le zèle de cette petite fille pour la conversion des pécheurs.
Cette conversion qui naît du cœur sous l’influence de la Grâce, se manifeste par des œuvres extérieures que l’Église a groupées sous trois pratiques : la prière, le jeûne et l’aumône, qu’elle recommande particulièrement en Carême. Nous connaissons tous l’importance de la prière, mais en ce temps de grâce, notre vie spirituelle doit prendre de la profondeur, par une prière plus fervente, en lisant l’Écriture Sainte et un bon ouvrage spirituel, en réservant, en somme, un peu plus de temps à notre âme, tout en fuyant le plus possible les mondanités. Parmi les pénitences, il y a l’acceptation d’abord résignée, puis cordiale et joyeuse, sans nous plaindre, de toutes les croix que la Providence veut bien nous envoyer : les épreuves physiques, morales et spirituelles, les maladies, les contrariétés, les revers de fortune, les insuccès, les humiliations, etc… Et l’accomplissement aussi, avec diligence, de notre devoir d’état, quel qu’il soit, en esprit de pénitence et de réparation. Le devoir d’état, expression manifeste de la volonté de Dieu, est comme un sacrifice perpétuel, puisque ce devoir nous saisit depuis le matin jusqu’au soir. Je laisse ensuite à votre appréciation les privations et les sacrifices qui font partie du jeûne que l’Église a institué selon l’enseignement de Jésus et des Apôtres depuis le commencement. Rappelez-vous ce que Jésus avait dit aux Apôtres qui n’avaient pas pu chasser le démon chez le lunatique : « Mais ce genre de démon n’est chassé que par la prière et le jeûne » (Mt 17, 21). Autre grande pratique chrétienne de Carême, l’aumône est une œuvre de charité et de privation. Quand on se prive d’un bien pour le donner à Jésus en la personne du pauvre, Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité et volontiers nous remet une partie de la peine due à nos péchés ; mieux vaut les expier ici-bas qu’au Purgatoire…Bien entendu, sans la conversion du cœur, les œuvres extérieures ne seraient que de l’hypocrisie. Nous devrions être heureux de vivre ce temps de grâce en imitant Jésus pénitent pour nos péchés, en sortant du quotidien d’une vie routinière et tiède, pour mieux vivre selon l’esprit de l’Évangile.
Mais dépêchons-nous, Pâques arrive très vite ! Notre éternité aussi…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 24 Mars