Avr 122019
 

Une fois de plus nous nous apprêtons à revivre la passion et la mort de Notre Seigneur Jésus- Christ.
Mais, est-ce un simple souvenir ? Selon St Augustin, notre religion vainc le temps en le transformant en un « présent éternel ». Le saint sacrifice de la messe ne rend-t-il pas présent celui du Christ ? Alors, quels sont les sentiments qui nous animent en entrant dans la Semaine Sainte ? Est-ce juste un mauvais moment qu’il faut vite oublier, pour se concentrer sur Pâques ? Et puis, n’est-ce pas Jésus lui-même qui a voulu donner sa vie pour nous en choisissant le moyen le plus horrible : la Croix ? Il l’a voulu, qu’Il ne s’en plaigne pas ! Donc pas de dolorisme inutile et morbide, puisqu’ il nous faut vivre désormais dans la lumière de la Résurrection.

Certes, la passion et la mort du Christ ne sont pas la conclusion, St Paul est clair : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, vaine aussi est votre foi » (1 Cr 15,14). Pourtant ce sont les souffrances du Christ qui nous font reconnaître tout l’amour que Dieu nous a porté, qui nous font connaître le « Cœur » de Dieu. Dans la théologie catholique, dans notre Foi, la souffrance du Christ a un rôle central. La Résurrection est la victoire du Christ – l’Ascension en sera son achèvement – mais c’est le sacrifice de Jésus qui constitue le moment apical, le sommet du christianisme, car il est la plus grande expression de l’amour de Dieu pour l’homme. Ce n’est pas par hasard que le signe distinctif des chrétiens est la Croix, et non pas le sépulcre. Saint Padre Pio aimait dire que, ne pouvant pas souffrir, Dieu a décidé de s’incarner : « Très divin Esprit, conduis-moi à naviguer dans l’amour sans fin de la Passion de Jésus, à pénétrer ce mystère d’amour infini et de souffrance de la Divinité, qui, revêtue de notre humanité, souffre, agonise, et meurt par amour de sa créature ». Nous sommes en pleine théologie franciscaine. Bien entendu, Dieu en lui-même ne peut pas souffrir, ni mourir, il l’a fait par l’humanité que le Verbe de Dieu a assumée. On raconte qu’un jour St Thomas d’Aquin rendit visite à St Bonaventure, qui enseignait à Paris ; St Thomas d’Aquin lui demanda de voir les livres où il puisait la sagesse de ses enseignements. Bonaventure lui montra son oratoire avec un crucifix, usé par les baisers : « Voilà, mon Père » lui dit-il « où je puise ce que j’enseigne et j’écris. En me jetant aux pieds de ce crucifix, je trouve la lumière dans mes doutes et je fais plus de progrès dans les sciences qu’avec n’importe quel autre livre ».

La Passion de Jésus est le livre où les saints ont puisé l’amour de Dieu, et qui les a poussés à imiter Jésus pénitent et souffrant ; certains ont même été marqués par les stigmates, ou par les signes mystiques de la Passion. Cependant, même si nous vivons dans la lumière de la Résurrection, et ce par la Grâce, nous ne sommes pas confirmés en grâce pour autant. Le mystère du mal n’est pas encore vaincu définitivement en nous, il nous entoure et il nous pénètre. La Passion du Christ, la Croix, font alors partie de notre condition de disciples, Jésus est clair : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et me suive » (Lc 9,23). On n’échappe pas à la croix, qu’on ait la Foi ou non, mais si on l’a, elle donne un sens à la souffrance qui devient rédemptrice. Mais cette lumière de Dieu peut parfois se cacher, en faisant éprouver l’abandon apparent de Dieu, tout comme Jésus sur la Croix lançant ce cri mystérieux : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mt 27,46). Ici, Jésus parle en tant qu’homme et appelle son Père « Dieu », bien que, au sommet de son âme, Il continue toujours à jouir de la vision de la gloire de son Père. C’est juste avant d’expirer, que Jésus s’adresse à Dieu en l’appelant « Père » : « Père, je remets mon esprit entre vos mains » (Lc 23,46). Sur la Croix, Jésus a expérimenté cet abandon, ce qui a mis notre Sauveur dans le comble de la souffrance : Il nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à la limite et le sommet de la charité. Le Père livre le Fils pour nous sauver, le Fils s’abandonne au Père en acceptant sa volonté.

Certains Saints ont aussi éprouvé cet abandon. Le grand théologien Garrigou-Lagrange o.p., écrit ceci dans son très bel ouvrage de théologie mystique Les trois âges de la vie intérieure : « La Foi est un peu comme une nuit qui, bien que nous entourant de ténèbres, nous permets toutefois de voir les étoiles, et par elles, la profondeur du firmament. Il y a ici un clair-obscur d’une beauté merveilleuse. Pour voir les étoiles, il faut que le soleil se cache, et que la nuit commence. Étrange ! Dans l’obscurité de la nuit, notre regard se porte plus loin qu’avec la lumière du jour… ». Dans la théologie spirituelle, cette expérience est appelée « nuit de l’esprit », qui est une expérience terrible, mais décisive, pour la sanctification de l’âme. Il s’agit d’une purification passive indispensable pour que l’âme puisse confirmer sa propre fidélité à Dieu, au-delà de toute suggestion ou toute consolation, lorsque tout semble ne plus avoir de sens. C’est seulement au plus profond de son âme qu’on continue à croire en Dieu, que de toute façon Il est là, que tout est sous son contrôle, qu’il n’y a rien à craindre, même si les passions bouleversent la vie et la tempête secoue notre âme. Ici, nous sommes complètement à l’opposé d’une religion utilitaire, qui cherche des miracles, qui servirait juste à rendre la vie moins difficile.

Je me demande ce qu’ont dû endurer les Apôtres durant la Passion. Eux qui avaient tout misé sur Jésus, ils voyaient leur Maître accepter passivement, mais seulement en apparence, les insultes, les souffrances, les moqueries et se laisser crucifier sur une croix, buvant le calice jusqu’à la lie. Jésus n’était pas un simple acteur de sa passion, mais le Maître d’œuvre ! Les Apôtres, qui ont pris la fuite, avaient-ils perdu la Foi ? Certes, ils n’avaient pas encore reçu l’Esprit-Saint qui, plus tard, leur fera tout comprendre. Mais, debout au pied de la Croix, quelqu’un était plongé dans une atroce douleur et une immense désolation : la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Jésus, la « nouvelle Eve fidèle », modèle de Foi et de confiance. Elle n’a jamais douté. C’est au pied de la Croix que le glaive prophétisé par le vieillard Siméon a pénétré au plus profond de son être. La Vierge Marie savait que ce n’était pas la fin de tout, mais au contraire, le commencement de quelque chose de nouveau. A l’heure de la mort de Jésus, les ténèbres couvraient la terre, mais, en assistant à la mort de Son Fils, la Vierge Marie voyait plus loin, ou plus haut, au-dessus des étoiles : elle contemplait les profondeurs de la volonté de Dieu, le triomphe du Bien sur le mal, de la Grâce sur le péché, de la Vie sur la mort. Les écritures, les prophéties, tout semble prendre un sens, parce que c’est le retour de l’univers à Dieu. Plus que dans la lumière du Thabor éblouissant les Apôtres par sa puissance, c’est dans cet « anéantissement » de Jésus, comme l’appelle St Paul aux Philippiens (2,7), dans la nuit obscure de notre vie, que nous pouvons voir la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour de Dieu. En voyant Jésus agonisant sur la Croix, ma pensée se porte vers le Père, vers les abymes infinis de son amour. L’univers entier tient dans une seule plaie de Jésus, parce qu’une seule souffrance du Christ a le pouvoir de tout sauver. C’est dans la plaie de son Cœur sacré que je veux me réfugier…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 14 Avril