Fév 162020
 

Noël me semble un souvenir déjà lointain, mais en fait toujours présent dans mon cœur. Les arbres de Noël, jadis si lumineux, ont été compostés : triste fin pour ce qui nous a donné un peu de joie, mais, au moins, ils serviront à fertiliser les jardins et les parcs parisiens…

L’autre jour, j’ai vu un rescapé, tout sec et nu, tristement posé à côté d’une poubelle comme une épave naufragée, les branches levées vers le ciel, tels des bras décharnés qui invoquent la miséricorde. Alors, mon cœur languit, et je me laisse envahir par le «spleen » d’hiver, et cet édito en est le fruit : que voulez-vous, on ne se refait pas !

De plus, le Mercredi des Cendres approche, Carême est aux portes, avec les affres, plus imaginaires que réelles, de la pénitence, que nous faisons peu ou prou…Oh, certes, c’est un temps de lumière, de retour à Dieu, mais, d’habitude, je ne vois pas trop d’enthousiasme autour de moi. En lisant le Catéchisme – Que ne l’aurais-je pas fait ! – je suis tombé par hasard sur un texte qui ne m’a pas tellement relevé le moral, ou peut-être, si :

« Avant l’avènement du Christ, l’Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants. La persécution qui accompagne son pèlerinage sur la terre dévoilera le « mystère d’iniquité » sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême est celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’unpseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair. Cette imposture antichristique se dessine déjà dans le monde chaque fois que l’on prétend accomplir dans l’histoire l’espérance messianique qui ne peut s’achever qu’au-delà d’elle à travers le jugement eschatologique: même sous sa forme mitigée, l’Église a rejeté cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme (DS 3839), surtout sous la forme politique d’un messianisme sécularisé « intrinsèquement pervers » (Pie XI, Divini Redemptoriscondamnant le « faux mysticisme » de cette « contrefaçon de la rédemption des humbles ».  L’Église n’entrera dans la gloire du Royaume qu’à travers cette ultime Pâque où elle suivra son Seigneur dans sa mort et sa RésurrectionLe Royaume ne s’accomplira donc pas par un triomphe historique de l’Église selon un progrès ascendant, mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement ultime du mal qui fera descendre du Ciel son Épouse. Le triomphe de Dieu sur la révolte du mal prendra la forme du Jugement dernier après l’ultime ébranlement cosmique de ce monde qui passe » (CEC 675-7).

Nous pouvons trouver ce pseudo-messianisme, mâtiné de millénarisme, chez certains mouvements hérétiques, comme le Joachinisme, les Fraticelles, les Patarins, les Dolciniens et j’en passeDans l’aire protestante, il y a eu, entre autres, les Anabaptistes (Luther avait appelé à l’extermination de ceux de Münster), et toutes leurs innombrables ramifications, les évangéliques, les Témoins de Jéhovah, etc. Le fondement commun est la « sola scriptura », l’Ecriture seule, non plus lue selon l’interprétation vivante que lui donne l’Eglise, mais froide comme sculptée sur une pierre, alors que la Sainte Eglise Catholique a en son cœur le Christ vivant dans l’Eucharistie : la « Parole » qui se fait chair dans la transubstantiation.

Nous le trouvons dans certaines formes d’écologismes, et dans toutes les aberrations modernes qu’on nous fait passer pour un progrès. Vous vous imaginez ? Une vie quasi éternelle ici-bas, grâce à la science : une vieillesse qui n’en finit pas en sirotant un mauvais cocktail sur le bord d’une piscine ; c’est presque aussi ennuyeux que le « paradis » à l’américaine des Témoins de Jéhovah. Aldous Huxley, dans son roman dystopique « Le Meilleur des mondes » paru en 1932, avait pressenti ce qui est en train de voir le jour…Il y a eu aussi, surtout dans certains courants protestants, la quête d’une espèce de terre promise ou d’une nouvelle Jérusalem utopique, qui ne peut pas exister ici-bas, mais seulement la Jérusalem céleste à la Parousie.

On peut même dire que depuis la fondation des États-Unis il y a une espèce de pseudo-messianisme religieux qui au fils du temps s’est sécularisé, se melant avec la politique et la finance. Mais, nous pouvons trouver aussi cette tendance chez les puissants de ce monde, comme des chefs d’état (je ne fais pas allusion à celui que vous pensez…), des hommes très riches et puissants qui manipulent les médias, l’opinion publique, ou même les consciences, sans que nous nous en rendions compte, les prophètes annonçant des mondes utopiques. 

Il y a trois ans j’avais fait un édito sur le roman prophétique « Le Maître de la terre » (1907) de R.H. Benson, fils d’un archevêque de Canterbury, converti au catholicisme et devenu prêtre, qui décrivait justement un président très populaire qui, ayant pacifié la terre entière et donné une prospérité sans pareil, avait proscrit toutes les religions, dont le christianisme, se faisant adorer comme Dieu. Ce roman, lui aussi dystopique, se termine au moment même où l’Eglise, réduite à quelques individus, dont le Pape, s’était réfugiée à Nazareth et allait disparaître : on entendait déjà le vrombissement des bombardiers (qui n’existaient pas à l’époque du P. Benson), arrivant pour en finir définitivement avec l’Eglise, et c’est à ce moment suprême que les trompettes du Jugement dernier retentissaient. Le roman s’arrête là…

Oui, le triomphe ultime et la gloire sera celui du Christ au Jugement dernier, et ce sera aussi la fin des temps et de l’histoire. Ici-bas, il n’y aura jamais un Royaume de Dieu, sinon sous la forme de l’Eglise visible, voulue par Jésus, et qui existe aussi dans notre âme par la Grâce. Car, une autre erreur néfaste serait celle de croire à un Royaume de Dieu, à une Eglise purement spirituelle, hors de l’Histoire, totalement invisible, sans rites ni dogmes, rien qu’une simple expérience religieuse immanente !

Jésus est un fait historique, en dehors de moi, et qui en même temps vit en moi. S’il y a donc un Jésus objectif, on ne peut pas croire « selon moi », comme on entend si souvent, mais « selon Lui », c’est-à-dire le Christ. Autrement on nierait la nature même de l’Eglise, qui vit, croit, lutte et espère dans le monde présent, dans l’Histoire, et non pas dans un monde éthéré, imaginaire. Mais en même temps, l’Eglise transcende l’Histoire et vit déjà dans l’éternité. Autrement, on réduirait le message du Christ à des vagues « vérités » subjectives, à une simple consolation sentimentale, à une espèce de placebo spirituel, mais qui en fait est une illusion.

Si la victoire finale appartient au Christ, ne pourrions-nous pas espérer, sans tomber dans ce pseudo-messianisme, que l’Eglise puisse vaincre quelques batailles avant la Parousie ? Avoir un moment de répit et de paix, pour qu’il y ait encore une société chrétienne, le règne social du Christ Roi, qui remettrait Jésus et la loi de Dieu à l’honneur, comme au temps de la chrétienté, malgré les limites de toute société humaine composée de pécheurs, et ce en vue du salut des hommes ? Peut-être pas !  Au moins, laissez-moi rêver un peu, car il est plus facile de se sauver dans une société chrétienne et saine plutôt que dans une société qui favorise le vice. Autrement, quel sens donner aux paroles de la Sainte Vierge à Fatima : « A la fin mon Cœur Immaculé triomphera » ? A la fin du monde ? Ou bien à la fin de cette l’épreuve de la Foi que nous vivons actuellement ?

Il reste toujours l’Espérance, car son fondement est Jésus Christ lui-même ! Et cette Espérance personne ne pourra nous la ravir, à condition de rester fidèles…

A suivre…

Don Carlo Cecchin, vicaire