Juin 062020
 

Comme je l’avais prédit dans mon dernier édito, si le confinement est difficile, le déconfinement le sera davantage. En tous cas, personne n’en sortira indemne, et les contraintes auxquelles nous nous-sommes astreints, ont pu, peut-être, révéler ce que nous avons dans le cœur, ce que nous sommes vraiment, le meilleur comme le pire : le courage, la patience, l’endurance, le dévouement, la fidélité à notre vie spirituelle, l’abandon à la volonté de Dieu, tout comme la peur, la mesquinerie, la lâcheté, la révolte, contre Dieu aussi, et surtout la délation, oui, même à l’encontre des prêtres, on l’a vu un peu partout, et notamment en Italie. L’histoire se répète, pensons à la Révolution française…Les prêtres, eux, ont été frustrés dans l’exercice de leur ministère, et ont dû inventer mille moyens pour être « présents », ne serait- ce que par internet, et faire en sorte que le lien avec leurs paroissiens ne soit pas distendu. Dans cette situation inédite, on avançait un peu à tâtons, il est vrai, sans savoir comment faire. Parfois, ici-et-là, ces moyens frôlaient la désacralisation ou le ridicule, comme la Sainte Eucharistie dans des pochettes en plastique ou le baptême par pistolet à eau, distanciation sociale oblige. Quand les prêtres s’y mettent…

Chez les fidèles, plus encore que la Messe en elle-même, c’est surtout le fait de ne pas pouvoir communier qui a été éprouvant, je le comprends…N’oublions jamais que, à la communion fréquente, voire quotidienne, doit correspondre une vie chrétienne et spirituelle adéquate, un désir de sainteté et d’union à Dieu. La communion n’est pas une simple petite consolation que Jésus nous fait, mais la plus grande union que nous pouvons avoir avec Lui ici-bas. La communion fréquente, chose excellente en soi, est assez récente dans l’Église, non seulement à cause de l’influence du Jansénisme, qui a longtemps perduré en France, mais aussi pour d’autres raisons pratiques, historiques et spirituelles. Maintenant, les fidèles doivent reprendre au plus vite le chemin de l’église, car la messe via le web a pu donner de mauvaises habitudes. Le manque de confession a été aussi ressenti, mais dans une moindre mesure, car si on le voulait vraiment, on pouvait toujours se confesser, ici à Ste Odile par exemple…

Certains épiscopats, comme l’épiscopat italien, sont allés au-delà des consignes de l’autorité civile, mais il ne m’appartient pas de juger la chose. Si la loi suprême de l’Église est le salut des âmes (Salus animarum suprema lex), néanmoins, l’Église, Corps du Christ, en suivant l’exemple de Jésus, s’est toujours prodiguée pour soulager aussi les souffrances physiques et morales des hommes, en particulier celles des malades. Ainsi, l’Église contribue avec l’autorité civile au bien commun des citoyens, principe exprimé par Cicéron : « Salus populi suprema lex esto », la loi suprême (de l’État) doit être le salut du peuple, étant sauve celle de l’Église, c’est à dire le salut des âmes. A Paris, pendant tout le confinement, il y a eu l’heureuse initiative de notre Archevêque de faire distribuer par de nombreuses paroisses, dont la nôtre, des paniers repas pour les indigents.

Dans le passé, pendant les épidémies comme la peste ou le choléra, les évêques et leur clergé se sont toujours dévoués non seulement pour soigner les âmes, mais aussi les corps des fidèles. Pendant la grande peste de Milan, St Charles Borromée, mort lui aussi victime de la peste, avait vidé son palais épiscopal (pas les églises !), rideaux compris, pour subvenir aux besoins des pauvres, et avait fait ériger des autels aux croisées des rues, afin que ceux qui étaient en quarantaine pussent assister à la messe de leur fenêtre. Plus près de nous, au XIXe siècle, il y a eu la belle figure du serviteur de Dieu le Cardinal Ludovic Altieri, évêque d’Albano, à 25 km de Rome. Issu d’une des plus illustres familles princières romaines, apprenant que dans sa ville sévissait le choléra, il voulut y aller. En saluant son cousin, le Card. Vicaire de Rome, Constantin Patrizi Naro, il lui dit : « Donc je pars, si nous ne nous revoyons plus ici-bas, ce sera au Paradis… ». En approchant de sa bonne ville d’Albano, encore en chemin, avant même d’arriver dans son palais épiscopal, il administra sur le champ la Confirmation à des enfants qui avaient le choléra, à la demande de leurs mamans (Ah, le bon réflexe des parents chrétiens d’antan !). En arrivant dans la ville, il décida tout de suite de faire distribuer des vivres à la population et alla personnellement donner les derniers sacrements aux malades dans leurs humbles demeures. Son dévouement dura trois jours, puis, ayant attrapé le choléra, il mourut saintement en disant : « Mon Dieu, je suis un misérable pécheur, et nombreux sont mes péchés. Mais vos miséricordes à mon égard ont été immenses. Et quelle plus grande miséricorde pouviez-vous me faire, que de mourir au milieu du troupeau que vous m’avez confié ? » C’était en 1867, et sa cause de béatification est en cours. Dans le passé, face à des épidémies, les églises étaient parfois fermées par ordre de l’évêque lui- même. Il n’y avait plus de Messes avec fidèles, mais il me semble que cela n’a jamais été aussi généralisé que cette fois-ci, même pendant la grippe espagnole. Parfois, même le viatique était interdit pour éviter la contagion, car non strictement essentiel, mais jamais, je le répète, jamais l’absolution et l’onction des malades n’ont été empêchées. Même les condamnés à mort avaient droit à un prêtre. Or, pendant cette pandémie-ci, les prêtres pouvaient faire quelque chose pour les morts, bien peu, mais rien pour les mourants, sinon prier…L’interdiction pour les prêtres d’avoir accès aux mourants hospitalisés qui demandaient les derniers sacrements, est un abus monstrueux et une grande injustice, car il s’agit de la vie éternelle, et donc de la loi suprême de l’Église : le salut des âmes est plus important que celui du corps, car inévitablement, nous mourrons tous un jour, mais tous ne seront pas sauvés, hélas. De plus, dans des cas extrêmes, il y a une formule brève pour donner l’absolution et l’Extrême Onction, en moins d’une minute, et le prêtre aurait pu ensuite se mettre en quarantaine, nous étions de toute façon déjà confinés…Il est vrai qu’on peut recouvrer la Grâce sanctifiante par la contrition parfaite, c’est à dire le regret de nos péchés s’exprimant par un élan d’amour envers Dieu, et non pas par la contrition imparfaite, ou attrition, c’est à dire par peur de l’enfer. Ceux qui ont fait le catéchisme d’autrefois savent bien la différence. Mais, lorsqu’on souffre beaucoup, il manque parfois le réflexe chrétien de demander pardon à Dieu et d’offrir ses souffrances. Voilà pourquoi, en réanimation, et même dans le coma, le sacrement peut suppléer à la contrition parfaite, à condition qu’il y ait eu auparavant un simple désir de demander pardon, même implicite. Qu’on le veuille ou non, le confinement a bel et bien été une privation, nécessaire ou pas, on peut en discuter, de certaines libertés. De fait, il y a eu aussi la privation de la liberté de culte. L’ingérence de l’État dans la vie de l’Église, nous la connaissions dans les régimes totalitaires. Celle que nous venons de subir dans notre pays est un antécédent qui risque se répéter pour un motif ou un autre. J’espère que non ! Car, ce serait très dangereux, et porterait gravement atteinte à la liberté de l’Église.

Puisse cette pandémie et ce confinement, avec la perspective d’une contagion et donc de la mort, avoir davantage ré-orienté notre vie vers les biens supérieurs, vers l’essentiel, vers Dieu : il s’agit du salut de notre âme. Si vous croyez encore qu’il y a la possibilité de la perdre : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps » (Mt10,28).

Voici quelques réflexions personnelles, faites-en ce que vous voulez. Dieu vous garde.

Don Carlo Cecchin, vicaire