Sep 222019
 

L’année dernière, je vous avais raconté mon long périple depuis l’Italie jusqu’au Portugal. Pourquoi ne pas maintenant vous entretenir sur mon retour, c’est à dire de mon voyage du Portugal à Paris ? Juste pour s’évader un peu de la grisaille de la rentrée, même s’il y a toujours un soleil éclatant. Cet été j’ai pu assister à une fête très particulière, celle des « Tabuleiros », qui se tient tous les quatre ans à Tomar, une petite ville située à une trentaine de kilomètres de Fatima, célèbre pour son Couvent de l’ordre monastique et militaire du Christ en pur style manuélin, mais qui a gardé sa magnifique église templière octogonale. Cet ordre a été fondé par le Roi Denis Ier et approuvé par le Pape Jean XXII, sous la règle de St. Benoît, avec les chevaliers et les biens issus de l’Ordre du Temple, supprimé en 1312 par le Pape Clément V sur l’instigation de Philippe le Bel. Ironie de l’histoire, l’ordre du Christ avait reçu l’exclusivité de l’évangélisation au temps des découvertes portugaises dans le monde entier. Son symbole était la croix pattée rouge avec une croix blanche à l’intérieur. On le voyait sur les voiliers. Mais, venons-en à notre fête, qui a une origine religieuse, inspirée par la Reine Sainte Isabelle de Portugal, avec un étrange idée de l’« Empire du Divin Esprit Saint », qu’on trouve un peu partout au Portugal et en particulier aux Açores. Cela fait penser à Joachim de Flore, abbé cistercien, qui divisait l’histoire humaine en trois âges : celui du Père, le Dieu terrible de l’A.T., celui du Fils plein de bonté, âge encore imparfait, et celui du saint Esprit, qui portera la vraie justice aux hommes. Tout cela est douteux et a un fort caractère millénariste. Joachim de Flore, n’a jamais été inquiété par Rome, mais certaines de ses idées ont été condamnées par le concile de Latran IV en 1215. La Reine du Portugal Sainte Isabelle avait connu un joachimite à la cour de son père, le Roi d’Aragon. En tout cas, cette sainte très populaire et d’une charité admirable, est à l’origine des œuvres de bienfaisance sociale qui aboutiront plus tard à la Santa Casa de Misericórdia, fondée par la reine Eléonore de Viseu en 1498 et qui existe toujours. Cette fête a comme symbole le pain et les bœufs, pour nourrir les pauvres. Aujourd’hui il y a toujours le célèbre défilé de jeunes filles en costume traditionnel, portant sur la tête une espèce de structure, une tour de pains, décorée avec des fleurs en papier crépon et surmontée d’une colombe du du Saint Esprit ou d’une sphère armillaire avec la croix du « Christ ». Les bœufs majestueux, aux longues cornes, ne sont plus tués, mais ferment le cortège. Il y avait plus d’un millier de jeunes filles, portant ces tabuleiros (plateaux) dans une exubérance de couleurs. Le Président du Portugal était présent, et j’avais quant à moi, une place privilégiée sur un balcon de la mairie. A Fatima en revanche, j’avais tous les soirs rendez-vous avec la Vierge Marie, à la procession si émouvante, avec la Sainte Vierge qui semble flotter sur notre humanité souffrante en éclairant les ténèbres de ce monde. Mais les moments les plus privilégiés sont toutefois dans le silence de la nuit. Cet été, un fait extrêmement lamentable est à déplorer : des tags obscènes sur les stations III et IV du Chemin de Croix, dont celui de la rencontre de Jésus avec sa Très Sainte Mère, près du lieu de l’apparition de l’Ange. Blasphémer Dieu ou Jésus est devenu banal, et en France, pays des droits de l’homme, on clame haut et fort ce droit au blasphème. Mais, qu’on s’en prenne à la Mère de Dieu, à l’Immaculée Conception, cela ne laisse rien présager de bon pour le monde…Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer ici la belle et chevaleresque figure de St. Nuno Alvarez Pereira, le Connétable du Portugal, dernier chevalier arthurien et héros de la bataille d’Aljubarrota en 1385, qui mit en déroute les Castillans et un contingent de chevaliers français, bien plus nombreux et mieux équipés. Après la bataille il s’est occupé personnellement des blessés, des prisonniers et de leurs familles. Il termina sa vie comme frère lais Nuno de Santa Maria et fut canonisé par le Pape Benoît XVI en 2009. J’ai eu l’honneur de prendre dans mes mains son épée. Les jours s’étant trop rapidement écoulés, je m’apprête à rentrer en France, le cœur gros, car cela signifie que les vacances sont terminées. Tout seul, entre un chapelet et un autre je réfléchis sur le passé, je considère le présent et le futur, et mes pensées se font alors plus graves, se perdant sur les étendues ensoleillées et désertiques que j’aperçois depuis l’«Autovia de Castilla », qui de la frontière portugaise va jusqu’à Burgos, capitale de la Castille. L’Espagne est une terre de contrastes, austère, sèche comme un coup de cravache, fière et passionnée : n’oublions pas que la « Reconquista » a durée 750 ans. N’avez-vous pas vibré en regardant le film « Le Cid », avec Charlton Heston et Sophia Loren ? Moi, oui ! C’était le film préféré de mon adolescence. Il y a aussi un côté mystique : écoutez par exemple les « Ténèbres » de la Semaine Sainte ou toute autre composition de musique sacrée de Tomás Luis de Victoria, (1548-1611), au mysticisme presque paroxystique. Sainte Thérèse d’Avila n’est pas lointaine, et pour cause, ils sont tous les deux nés dans la même ville. En revanche, au Portugal, tout est moins sanguin, plus arrondi, plus mélancolique : c’est la « saudade ». Lors de mon voyage de retour, chaque ville ou village traversé a été le théâtre d’un événement historique ou d’une bataille, mais ce que je remarque le plus ce sont les cathédrales, les nombreuses églises petites et grandes, les monastères, les chapelles et les ermitages. Je passe par Salamanque, avec sa belle cathédrale et sa célèbre université, autrefois célèbre pour ses théologiens (les « Salmaticenses »). En continuant, je laisse sur ma droite la petite ville de Tordesillas, où fut signé le traité homonyme du 7 juin 1474 entre les royaumes d’Espagne et du Portugal, traité qui établissait une ligne de confins et d’influence en Amérique du Sud. Pour la petite chronique, c’est tout près d’ici qu’il y a 3 ans j’ai crevé un pneu avant de me faire voler par des gens d’Europe de l’Est qui, soi-disant, voulaient m’aider. Mais ce méfait n’a bien sûr pas été consigné aux grandes archives du Royaume de Castille de Simancas, fondées en 1540, hébergées dans un magnifique château médiéval que je croise un peu plus loin et qui me distrait toujours de la route. Je traverse ensuite la petite ville de Torquemada, qui a vu naître le premier inquisiteur général d’Espagne, Tomás de Torquemada (1420- 1498), qui n’a pas, à vrai dire, une bonne renommée ; mais un historien ne doit-il pas éviter de faire des jugements anachroniques, a posteriori, sur des choses du passé, avec la mentalité actuelle? On a récemment redimensionné beaucoup d’accusations exagérées et liées aux élucubrations morbides de certains anticléricaux du XIXe siècle. Toutefois, si les méthodes étaient discutables et répugnent à notre mentalité moderne, elles étaient moins sévères que les procédures civiles de l’époque. Enfin, j’arrive à Burgos devant la magnifique cathédrale. Tant qu’il y a un clocher à l’horizon, on est rassuré et on se sent chez-soi. C’est l’« écoumène » catholique, l’universalisme de la Sainte Église qui n’a pas de frontières politiques, mais nous fait vivre une communion spirituelle, car nous sommes unis par une Foi commune et par une culture catholique, c’est à dire universelle qui, bien qu’ayant des caractères différents dans chaque pays, nous est néanmoins familière partout : c’est la chrétienté ! En voulez-vous la preuve ? La cathédrale de Burgos fut agrandie par ordre de l’évêque Maurice, anglais de naissance, et du le Roi St. Ferdinand III pour son mariage avec Béatrice de Souabe. Le principal architecte de la cathédrale était français ; Dom Afonso Henriquez, premier roi du Portugal, était d’ascendance bourguignonne, et le premier évêque de Sigüenza fut Bernard d’Agen, moine de Cluny, qui prit possession de sa ville à cheval, après l’avoir assiégée et libérée des arabes. Autres temps, autres mœurs, me direz-vous, à l’époque, il y avait sans doute encore des hommes ; au sein du clergé aussi ! Cette chrétienté existe toujours dans chaque voûte gothique, dans les retables monumentaux plateresques (en Espagne), ou manuélins (au Portugal), renaissance ou baroques. Elle existe surtout en nous-mêmes, inavouée dans notre subconscient collectif, dans notre ADN, sous d’épaisses couches de cendres, de lâchetés et de trahisons. Ainsi est l’Église, faite de pécheurs et pourtant mère de saints, éducatrice inlassable des peuples à travers les siècles, non sans beaucoup de peine, eu égard à la nature humaine blessée par le péché originel. Car, comme dit St. Augustin dans la Cité de Dieu : « Deux amours ont donc bâti deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la terre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu ». D’autres cités, ou sociétés, soi-disant parfaites à la Thomas More sont simplement…utopiques et à redouter. De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, et dans notre âme aussi, comme le bon grain et l’ivraie, jusqu’au jour où le jugement dernier les séparera. Notre vie, est une histoire de pécheurs, pourtant nous sommes destinés au Ciel, si nous restons fidèles. L’Église est le Règne de Dieu ici-bas.

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 22 Septembre