Canonisation de Jean Macias

 

CANONISATION DE JEAN MACIAS

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Comme nous l’avons annoncé dans le dernier numéro, voici le texte traduit de l’homélie que le Saint-Père a prononcée au cours de la solennelle canonisation de Saint Jean Marias, sur la Place Saint-Pierre.

Vénérables Frères et Fils bien-aimés !

L’Eglise, aujourd’hui, se sent inondée de joie. C’est la joie de la mère qui assiste à l’exaltation d’un de ses fils. Et si précisément la Mère-Eglise se réjouit d’une manière toute particulière, c’est qu’il s’agit d’un fils humble, qui durant sa vie n’a jamais brillé de l’éclat de la science, du pouvoir, de la notoriété humaine, de tout ce qui constitue la grandeur aux yeux du monde.

Ce matin, l’Eglise entend retentir de nouveau les paroles insinuantes et merveilleusement étonnantes du Maître qui proclama de manière claire et nette sa préférence pour les classes les plus humbles et les plus pauvres : « Bienheureux les pauvres en esprit ! ».

A l’écoute éternelle, attentive de son divin Fondateur et en indéfectible fidélité à son Message, l’Eglise fixe aujourd’hui les yeux sur une figure singulière, synthèse sublime des vertus évangéliques : Jean Macias, de Ribera de Fresno en Espagne. Humble berger durant 27 années ; émigré sans ressources au Pérou ; pendant 25 années, simple frère portier du couvent des Dominicains de la Magdalena à Lima. Voilà le nouveau Saint à qui l’Eglise rend aujourd’hui son tribut d’exaltation suprême, après l’avoir déclaré Bienheureux le 22 octobre 1837. Dans cette glorification, tout comme dans celle d’autres modestes figures, telles le Saint Curé d’Ars, Saint François d’Assise, Saint Martin de Porres et tant d’autres, se révèle clairement l’amour sans réserve ni distinction de l’Eglise qui valorise et tient pour égaux les mérites cachés des grands et des petits, des pauvres comme des riches, éprouvant peut-être une plus grande joie à pouvoir élever les plus pauvres, reflets plus vifs de la présence et de la prédilection du Christ.

Faute de temps, nous ne pourrons exalter comme le mériterait l’humble et grande figure de Jean Macias qu’avec l’aide du Seigneur et en plein exercice de notre magistère ministériel, nous avons inscrit au catalogue des saints. Nous ferons simplement allusion aux sentiments qui se sont emparés de notre âme durant cet acte solennel. En canonisant Saint Jean Macias, il nous semblait interpréter les intentions du Seigneur qui, de riche s’est fait pauvre afin de nous enrichir de sa pauvreté (cf. 2Co 8,9) ; qui, de condition divine, s’anéantit lui-même, prenant condition de serviteur (cf. Ph 2,7) ; qui fut envoyé par le Père pour « enseigner les pauvres et libérer les opprimés » (Lc 4,18), proclama Bienheureux les pauvres d’esprit (Mt 5,3), indiqua la pauvreté comme condition indispensable pour atteindre la perfection (cf. Mt 10,17-31 Lc 18,18-27) et rendit grâce à Dieu pour avoir révélé les mystères du Royaume aux plus humbles (cf. Mt 11,26). Ce sont là les enseignements nettement dictés par le Seigneur et que le Magistère de l’Eglise nous propose aujourd’hui, les illustrant d’un exemple concret de l’histoire ecclésiale.

Jean Macias qui fut pauvre et vécut parmi les pauvres est un témoignage éloquent, admirable, de pauvreté évangélique : le jeune orphelin qui, avec sa modeste paye de berger, assiste les pauvres « ses frères », leur communique en même temps sa foi ; l’émigrant qui, guidé par son protecteur Saint Jean l’Evangéliste, ne va pas à la recherche de richesses comme tant d’autres, mais pour que s’accomplisse en lui la volonté de Dieu ; le garçon d’auberge et le surveillant de pâturage qui prodigue secrètement sa charité en faveur des nécessiteux, en même temps qu’il leur apprend à prier ; le religieux qui fait de ses voeux une forme éminente d’amour envers Dieu et envers le prochain ; qui organise dans sa loge de portier une vie très intense de prière et de pénitence, l’assortissant d’une assistance directe, d’une distribution de vivres à une véritable armée de pauvres ; qui se prive d’une grande partie de sa propre nourriture pour la donner à celui qui a faim en qui sa foi découvre la présence palpitante du Christ Jésus. En un mot, la vie tout entière de ce « Père des pauvres », des orphelins, des miséreux, n’est-elle pas une démonstration palpable de la fécondité de la pauvreté évangélique, vécue dans toute sa plénitude ?

Lorsque nous disons que Jean Macias était pauvre, nous ne nous référons certainement pas à une pauvreté — que Dieu ne pourrait demander ni bénir — une pauvreté équivalente à une coupable misère ou à une inertie incapable de conquérir un juste bien-être, non ! nous parlons de cette pauvreté, riche de dignité, qui doit chercher l’humble pain de la terre comme fruit de la propre activité. Avec quelle exactitude, quelle efficacité, il se consacra à ses devoirs, avant de devenir religieux comme après ! Ses patrons comme ses supérieurs en ont donné un lumineux témoignage. Ce fut toujours de ses propres mains qu’il voulut gagner son propre pain, le pain pour ses frères, le pain pour sa charité multipliée. Ce pain, fruit d’un effort socialement créateur et exemplaire, qui personnalisa, sauva et configura au Christ, tout en remplissant l’âme de confiance envers le Père céleste qui nourrit les oiseaux du ciel et vêt les lys des champs et ne manquera pas de donner le nécessaire à ses fils : « chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné en surcroît » (Mt 6,25-34).

D’autre part la rude tâche de Jean Macias ne distraya pas son âme du pain céleste. Lui qui dès sa plus tendre enfance avait été introduit dans le monde intime de la présence de Dieu, fut toujours, au sein de son activité, une âme contemplative. Les champs, l’eau, les étoiles, les oiseaux, tout lui parlait de Dieu, lui faisait ressentir sa proche présence : « Oh Seigneur, de quelles grâces et de quels cadeaux Dieu m’a-t-il comblé dans ces champs ! » pendant qu’il gardait ses troupeaux. C’est ce qu’il disait, alors qu’il était déjà vieux. Et rappelant sa vie de couvent et ce jardin dans lequel il se retirait souvent pendant les heures de nuit, il dira : « Maintes fois, pendant que je priais la nuit, il arrivait que les petits oiseaux se mettaient à chanter et moi, je pariais avec eux pour voir qui louerait le mieux le Seigneur ». Phrases d’une émouvante beauté poétique qui laissent entrevoir les heures innombrables qu’il consacrait à la prière, à la dévotion à la Sainte Eucharistie, à la récitation du Rosaire !

Toutefois cette vie intérieure n’a jamais constitué pour Jean Macias une fuite devant les problèmes de ses frères ; au contraire, elle conduisait de la vie religieuse à la vie sociale. Son contact avec Dieu, non seulement ne l’amène pas à se séparer des hommes, mais il l’attire vers eux, vers leurs besoins, avec plus de dévouement, plus de force, pour les assister et les orienter vers une vie plus chrétienne. Et ainsi, il ne fait que suivre les enseignements et les désirs de l’Eglise qui, avec sa prédilection pour les pauvres et son amour pour la pauvreté évangélique n’a jamais voulu les laisser dans leur difficile situation, mais a toujours cherché à les aider et à les élever à des formes toujours meilleures de vie, plus conformes à leur dignité d’hommes et de fils de Dieu.

A travers ces quelques traits bien limités, apparaît déjà devant nos yeux la figure merveilleuse et si attirante de notre Saint. Une figure actuelle. Un exemple lumineux pour nous, pour notre société.

Evidemment la question économique se présente aujourd’hui avec des caractéristiques bien différentes de celles du temps de Jean Macias. Les nouveaux systèmes de production, l’industrialisation accélérée, les progrès de la technique et les conquêtes en matière nucléaire et électronique, bien que tout cela ait fait surgir des problèmes assez importants pour l’homme, ont déterminé incontestablement un progrès des situations économiques et un développement de l’assistance dans de nombreuses régions du monde, mais malheureusement de manière encore trop peu étendue. D’autre part, la sensibilité sociale s’est développée fréquemment sur un plan d’humanisme radical, détaché de toute référence au transcendent.

C’est dans ce contexte que s’offre à nous, dans toute sa valeur actuelle, le message de Frère Jean Macias. Il ne s’agit pas de considérer l’humilité de sa tâche, mais la manière qu’il eut de l’accomplir, en s’y livrant tout entier et de façon exemplaire. Il se donna toujours aux autres et c’est dans le don de lui-même à tous qu’il rencontra le Christ. Son travail était une exigence de sa condition d’homme et de chrétien, un exercice de féconde pauvreté, un moyen de pourvoir noblement à sa propre subsistance et à celle des pauvres. Sans jamais prétendre faire de ses expériences une sociologie élaborée ou se convertir en expert de l’économie, il fit tout ce qui était dans ses cordes pour atténuer les besoins et les flagrantes inégalités. En demandant aux riches pour les pauvres il leur apprenait à penser aux autres ; en donnant au pauvre il l’exhortait à ne pas haïr. Il allait ainsi, unissant tout le monde dans la charité, travaillant en faveur d’un humanisme total. Et en tout cela, s’il aimait les hommes, c’est qu’il voyait en eux l’image de Dieu. Comme nous aimerions rappeler cela à ceux qui aujourd’hui travaillent parmi les pauvres et les marginaux ! Il ne faut pas chercher ailleurs que dans l’Evangile ou enfreindre la loi de la charité pour tenter d’obtenir par la violence un peu plus de justice. Il y a dans l’Evangile assez de puissance virtuelle pour faire jaillir des forces renouvelées qui, transformant les hommes au plus intime d’eux-mêmes, les entraînent à changer en tout ce qui est nécessaire les structures sociales pour les rendre plus justes et plus humaines.

Jean Macias sut, au cours de sa vie honorer la pauvreté de deux manières exemplaires : avec la recherche confiante du pain pour les pauvres et avec la recherche constante du pain des pauvres, le Christ, qui donne réconfort à chacun et conduit vers le but transcendant. Quel merveilleux message pour nous, pour notre monde matérialiste, gangrené souvent par un esprit de jouissance sans frein, par un profond égoïsme social ! Exemple éloquent de cette « unité intérieure » que le chrétien doit réaliser dans sa tâche terrestre, l’imprégnant de foi et de charité (cf Mater et Magistra, MM 51).

Bien-aimés Fils, nous ne voudrions pas terminer notre discours sans mentionner quelques-unes des caractéristiques qui marquèrent harmonieusement la vie de Saint Jean Macias. La première est son origine espagnole ; fils d’une nation qui trouve ses expressions les plus hautes et les plus décidées — et tout le peuple en est marqué — dans les figures de ses Saints, tels Saint Dominique de Guzman, Saint Ignace de Loyola, Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix. Ce sont des noms qu’il suffit de prononcer pour rendre par le fait même un authentique tribut d’hommage à l’Espagne. Un hommage que nous sommes heureux de pouvoir adresser à cette bien-aimée nation et que l’Eglise tout entière, si bien représentée dans le cadre solennel de la Place Saint-Pierre par les milliers de pèlerins venus du monde entier, désire rendre avec nous à cette terre de Saints. C’est une expérience d’heureuse communion ecclésiale, un éclat de spiritualité parmi tous les autres de l’Année Sainte, une manifestation de joie intense et fraternelle. Cette joie pourrait toutefois être plus complète, si ces derniers jours n’avaient pas été assombris par les événements que nous connaissons tous.

Le nouveau Saint continue la tradition comme s’il l’avait reçue par une sorte d’héritage familial. Un héritage qui croît et se développe au foyer, dans la vie familiale, dans le milieu social et dans la sensibilité religieuse du peuple. Cette canonisation, n’est-elle pas un événement qui glorifie une si haute, une si noble tradition, annonçant en même temps un renouveau de ferveur et de sainteté parmi les fils de cette bien-aimée nation ? C’est là, ce que nous espérons.

La seconde caractéristique de Saint Jean Macias est qu’il devint péruvien et que c’est au Pérou qu’il se sanctifia. Alors que de nombreuses personnes se rendaient en Amérique à la recherche de richesses matérielles, le nouveau Saint sut y trouver une richesse spirituelle dont avaient déjà fait leur aliment les premiers saints de ce Continent. Une richesse imprégnée des apports millénaires des premières populations, les Indios, et de ceux des nouveaux venus, les colonisateurs, auxquels va le mérite de l’évangélisation de ce Continent et que notre Saint fortifia décidément avec sa vie. Depuis lors, quelle vitalité religieuse, malgré ses lacunes et ses imperfections, quel courant de vie spirituelle a marqué l’histoire de toutes ces nations ! A tous les fils de ces pays nous adressons l’exhortation d’être dignes de l’exemple de sainteté qu’a donné Saint Jean Macias.

Et enfin, Saint Jean Macias était un religieux dominicain, membre de cette grande famille qui a donné tant de saints à l’Eglise et dont le travail zélé au service de la vérité a été si unanimement reconnu. Nous lui adressons, en ce jour solennel, un salut tout spécial, l’exhortant à suivre ses grandes traditions de sainteté, à l’exemple de Saint Jean Macias, de Saint Martin de Porres, de Sainte Rosé de Lima, synthèse de la sainteté dominicaine dans les nobles contrées sud-américaines.

Un exemple et une exhortation avec lesquels nous voulons toucher tous les membres des autres familles religieuses pour qu’ils éprouvent un élan renouvelé vers les sommets les plus élevés de la proximité divine, du progrès spirituel, du climat où s’entend le plus clairement la voix de Dieu. Et, plaise à Dieu que le nouveau modèle de sainteté que nous proposons aujourd’hui suscite d’abondantes forces jeunes qui se consacrent sans réserve aux idéaux toujours valables, toujours attirants, de l’Evangile de Notre Seigneur Jésus Christ.