Fév 172017
 

Commenter un film si complexe tel que Silence de Martin Scorsese, surtout dans un bulletin paroissial est chose ardue, mais ce qu’on peut dire c’est que c’est un film on ne peut plus troublant. J’ai l’impression que les films La dernière tentation du Christ et Silence, révèlent les questions non résolues du metteur en scène. Le Christ, peu convaincu, et qui doute, ou ce jésuite qui piétine l’image du Christ et apostasie pour sauver des chrétiens est peut-être l’image de Scorsese lui-même, dans une recherche toujours inachevée de quelque chose qu’il a perdu, qui lui échappe, et qu’il essaye par tous les moyens d’exorciser, ou, pire, de justifier, au lieu de renouer avec la Foi qu’animait le jeune et indiscipliné séminariste qu’il était. Certes, il n’a fait que reprendre le roman historique de Shuchako Endô, écrivain japonais converti, qui raconte l’histoire de deux jeunes jésuites qui vont au Japon, où sévit la persécution, à la recherche de Cristovão Ferreira, leur maître, qui avait apostasié. C’est l’histoire romancée de deux prêtres : Cristovão Ferreira et l’italien Giuseppe Chiara qui ont effectivement apostasié.

Ce film est plus insidieux que le premier, ouvertement scandaleux, parce qu’il atteint la conscience et va au cœur même de la Foi. Essayez d’imaginer que tout s’écroulait sous ses pieds, que toutes les certitudes qui vous animaient disparaissaient en vous laissant au bord de l’abîme, face au néant, et qu’une voix vous murmurait que Dieu n’existe pas et qu’alors mourir, ou vivre, est absurde. Au contraire, en apostasiant on peut sauver des chrétiens qui vont – et qui veulent – mourir martyrs dans l’espérance du Paradis. Le P. Ferreira lui-même encourage le P. Sebastião Rodrigues à apostasier, alors que son compagnon, le P. Garrupe, était déjà mort en martyr. Pour lui, au Japon, il n’est pas possible que le christianisme prenne racine, donc tout était inutile : « Si tu apostasies, ces pauvres gens seront sauvés, la souffrance leur sera épargnée. Mais tu refuses de le faire par terreur de trahir l’Église, de devenir l’un de ceux qui sont considérés la lie de l’Église, comme moi. Tu te considères plus important qu’eux. Tu te préoccupes de ton salut… ». Sommé de piétiner une image hideuse du Christ, une voix que le film suggère être celle de Jésus, mais qui pourrait être celle du diable, lui dit : « Piétine, piétine ! Moi, plus qu’aucun d’autre je sais quelle douleur endure ton pied. Piétine ! Je suis venu au monde pour être piétiné par les hommes… ». Peut-on oser dire que le Christ aurait renié le Père, et serait devenu apostat par amour des hommes ? Certes, il s’est vu comme rejeté par le Père pour avoir pris sur lui tous les péchés du monde, voilà pourquoi Il a pu dire: «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné!». Permettez-moi quelques considérations de simple prêtre. Le martyre est une grâce que Dieu seul peut donner. Aux premiers siècles, l’Église a toujours essayé de calmer l’enthousiasme exagéré de certains qui allaient au devant du martyre et qui, sous les tourments, succombaient, car ils n’en avaient pas la grâce, se fiant trop a leur propres forces. L’Église s’était aussi posée la question si les lapsi, ceux qui apostasiaient, pouvaient être réadmis à la communion ecclésiale. Tous n’étaient pas d’accord, mais elle a tranché pour le oui, après préalable pénitence. Pendant les persécutions générales, comme celle de Dioclétien, c’était la panique, car tous devaient passer pour sacrifier aux dieux. Imaginez-vous les familles, c’était dramatique…A Lyon on pataugeait même dans le sang. On leur disait qu’offrir un grain d’encens n’était qu’une simple formalité, juste pour sauver sa vie…tout comme dans Silence. Sans le témoignage des martyrs, nous ne serions peut-être pas chrétiens aujourd’hui. Fameuse est cette maxime de Tertullien: « le sang des martyrs est la semence des chrétiens ». Au moins, le film montre les pauvres chrétiens japonais joyeux d’avoir enfin l’Eucharistie et se faire pardonner les péchés. Leur « faim » de sacrements, mais aussi d’images et d’objets bénis, exprime le concret d’une Foi simple, voir naïve, expérience de salut face à une condition humaine atroce, faite de misère et de méchancetés subies. C’était la même Foi des premiers chrétiens. Peut-être, méprisons-nous trop ces chrétiens simples de tous les temps, à la foi du charbonnier, ayant besoin de signes tangibles, des supports pour leur Foi. Les Béatitudes s’appliquent davantage à eux, plutôt qu’à ceux qui se croient « maîtres en Israël », parce qu’ils ont fait des études bibliques, en apprenant, peut-être, que les miracles du Christ ne sont que de symboles, de la mythologie. Leur vie était déjà misérable, et, en plus, on leur ôte l’espérance d’une vie meilleure, celle du Ciel, par une Foi trop intellectuelle, difficile à comprendre. Nous, hommes incrédules post-modernes, nous pensons que la vie éternelle ne vaut pas celle d’ici-bas : Saint Paul disait le contraire. La Lettre aux Hébreux relie étroitement la Foi à l’Espérance : « la foi est la substance des réalités à espérer ; la preuve des réalités qu’on ne voit pas (9,3)». Non, ce n’est pas une fiction pour rendre la vie plus vivable, mais une réalité : « celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera » (Lc 9,24). Les chrétiens japonais ont conservé tant bien que mal la Foi pendant deux siècles, sans prêtres, avec le seul baptême, alors qu’aujourd’hui on discute sur comment donner l’Eucharistie au rabais. Les objets de piété camouflés qu’ils utilisaient, comme des croix et des chapelets, sont émouvants. Jésus s’était posé la question si à son retour s’il trouvera la foi et je commence à comprendre pourquoi…

Quant à moi, je préfère son « silence » d’aujourd’hui, qui n’en est pas un, plutôt que la condamnation de demain.

Don Carlo CECCHIN

Lectures dominicales du 19 février