Mar 032018
 

La scène de Jésus qui chasse avec véhémence les marchands du temple fait toujours discuter, et il arrive parfois que certains affirment, non sans pédanterie et un brin de provocation, que Jésus s’est mis en colère, tout comme nous.

Mais, la colère n’est-elle pas un péché ? Bien entendu, mais sa « colère » n’était pas comme nous l’entendons : Il n’a donc pas péché. Il est vrai que dans l’Ancien Testament, il est souvent question de la colère de Dieu, même si « l’Éternel est lent à la colère et riche en bonté » (Nm 14,18). Mais, en général, Il semble un peu courroucé, et il y a de quoi, avec un peuple à la nuque raide comme le sien. Nous, nous l’avons tout autant.

Pourtant, Il châtie, et aussitôt pardonne, toujours. Dieu, n’étant pas homme, n’a pas les passions qui se trouvent seulement dans l’âme humaine. Alors les mots que nous utilisons sont par analogie, et en tout cas impuissants pour décrire Dieu avec justesse. Parler de « colère de Dieu », cela nous fait comprendre son indignation face à l’injustice qu’est le péché. « Indignation », autre terme humain que nous sommes obligés d’user, on n’y échappe pas, tout comme la « haine » que Dieu a du péché et du mal. Tous ces anthropomorphismes essayent de nous expliquer ce que « ressent » Dieu vis-à- vis du péché. Le mal va directement à l’encontre de sa sainteté infinie et absolue. Mais alors, le Dieu du Nouveau Testament est-il plus miséricordieux que celui de l’Ancien, ou est-Il le même ?

Dans la parabole du festin du Fils du roi, il est dit que « Le roi entra en colère, envoya ses armées, extermina ces meurtriers et brûla leur ville ». (Mt 22,7). Certes, il ne faut pas toujours prendre à la lettre les paraboles…Avec Jésus, la donne change, car il est le Fils de Dieu incarné, vrai Dieu et vrai homme, mais cela reste néanmoins un mystère et nous pouvons ne pas avoir une juste perception de ce qu’Il est, en se créant une image fausse de Jésus, en le considérant par exemple trop humain, juste comme nous. On en fait parfois quelqu’un de doucereux, de naïf, d’illuminé, d’idéaliste, d’humaniste, de révolutionnaire et j’en passe, alors qu’en Jésus c’était la personne même du Verbe de Dieu qui agissait à travers l’humanité qu’Il avait assumé. Puisqu’Il avait une âme humaine, Il était donc capable d’affects, de vrais sentiments, de passions et de souffrance. Ayant une nature humaine parfaite, non polluée par le péché, toutes ses actions étaient pleinement maîtrisées et voulues : voilà pourquoi on dit que Jésus ne « rigolait » pas, mais riait, dans le sens que rien ne pouvait le surprendre, sauf peut-être en étant consterné par l’attitude ou par l’incompréhension de ses Apôtres…

Cependant, Jésus ne pouvait pas perdre le contrôle de lui-même et « sortir de ses gonds … ». De par sa nature humaine, il ressentait la miséricorde, la pitié, la joie, la tristesse, l’admiration, l’indignation, l’émotion, l’enthousiasme, l’affection, la déception, etc., et même une… « sainte colère », face au mal, à l’injustice, non pour se venger, mais pour corriger et rétablir la justice.

Autre exemple où Jésus parait particulièrement sévère, sont les invectives à l’encontre des pharisiens. Par sept fois Jésus dit : « Malheur à vous pharisiens… » (Mt 27, 12-36). La question de la colère, « ira » en latin, est intéressante. Parfois associée à l’héroïsme et à la noblesse, comme dans la culture grecque archaïque – par exemple l’Iliade commence par la colère d’Achille – elle a été perçue par la suite comme quelque chose de négatif, mais certains auteurs chrétiens comme saint Grégoire le Grand proposent une distinction entre une colère bonne et une colère mauvaise, qui sera approfondie par la suite par Saint Thomas d’Aquin : la colère en tant que passion de l’âme. Or, une passion est bonne ou mauvaise selon son objet. L’Aquinate dit que la colère comme passion, et non pas comme vice, surgit face à une injustice, à quelque chose d’injuste, ou perçue (à tort ou à raison) comme telle. La colère est un désir de vengeance, « appetitus vindictae », qui peut être bonne ou mauvaise selon son intention. Si c’est pour corriger des vices et conserver le bien de la justice, elle est bonne. Or Jésus avait la passion de la justice. La colère est mauvaise si elle assouvit la vengeance et si sa manifestation est faite de manière disproportionnée et déréglée, bonne si exprimée de manière proportionnée et réglée selon la raison droite. En reprenant saint Grégoire le Grand, saint Thomas dit « qu’il faut prendre garde que la colère dont on se sert comme instrument de la vertu, ne domine pas l’âme comme une maîtresse, mais qu’elle y soit soumise comme une servante », autrement on se laisse conduire comme par un cheval fou. (in S.Th., II-II, q. 158, a. 1- De Malo).

La question n’est pas facile, certes, mais quoi qu’il en soit, celle de Jésus ne fut pas une colère humaine ordinaire, mais une sainte indignation face à la profanation du Temple de son Père et c’est cela qu’il faut retenir. Chasser les marchands du Temple était un geste prophétique pour rétablir la sacralité du lieu où Dieu avait établi sa demeure « le zèle de ta maison me dévore, et les outrages de ceux qui t’insultent retombent sur moi ». (Ps 69,10). Cette « colère » montrait tout l’amour, tout le zèle pour la sainteté de son Père et de sa maison. Celui qui s’appelait lui-même Fils de l’homme, a supporté toutes les humiliations, les contradictions, les persécutions, les calomnies, mais ne pouvait pas accepter que l’on manque de respect envers son Père en profanant le lieu sacré où Il demeurait. Dans tout l’Évangile, nous ne voyons jamais Jésus soumis aux événements, ni en chassant les marchands du Temple, ni lorsque les habitants de Nazareth ont voulu le précipiter en bas : Jésus « en passant au milieu d’eux, s’en alla » (Lc 4, 29-30), car « son heure » n’était pas encore venue. Toujours, et surtout lors de sa Passion, Il est resté le maître d’œuvre de tout. Il n’a rien subi malgré lui ; Il a tout supporté et tout offert volontairement par amour : n’est-Il pas le Fils de Dieu ? N’oublions jamais, Dieu est toujours maître de l’histoire ! En revenant à l’évangile de ce dimanche, Jésus nous fait comprendre qu’Il est le véritable Temple de Dieu. Saint Jean utilise le terme grec « Ιερός Ieros » qui désigne l’ensemble du Temple, mais Jésus dans sa réponse emploie le terme « Ναός Naos », qui indique le lieu même où Dieu est présent, où il a établi sa demeure, le Saint des Saints. Ce « Temple » était Jésus-Christ lui-même : « Mon Père et moi nous sommes un » (Jn 10,30).

Dès lors, nous devons adorer Dieu en esprit et en vérité par un culte qui naît du cœur et de la communion avec Lui. Peut-être pourrions-nous réfléchir et nous demander si nous avons assez de respect et d’adoration pour la présence de Dieu dans notre église.

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 4 mars