Mar 242018
 

En ce début de Semaine Sainte, quels sont les sentiments qui nous animent ? Oh, il ne s’agit pas simplement de sensibilité, mais d’un regard de Foi et d’Amour envers Jésus. A notre époque, on a un peu tendance à prendre les souffrances du Christ comme quelque chose d’escompté, de normal : puisque Jésus a voulu mourir volontairement sur la Croix pour nous, pourquoi s’en émouvoir ? Ne l’a-t-il pas cherché et voulu pour nous sauver ? Maintenant, il est dans la gloire du Ciel, assis à la droite du Père, l’affaire est close…

Pas tout à fait, de plus on risque d’avoir un regard blasé, froid, indifférent, quasi clinique, comme celui d’un médecin légal sur la Passion, mais même celui-ci peut parfois s’émouvoir en regardant le jeune âge du corps qu’il doit examiner… Dieu, lui, a pitié de celui qui souffre, et Jésus nous a montré la miséricorde du Père, qui n’est nullement indifférent à la souffrance des hommes.

Aujourd’hui, on est certes loin du dolorisme d’antan, auquel on reprochait, le plus souvent à tort, une certaine morbidité ou sensibilité affectée. Pourtant, il a beaucoup influencé la peinture, la musique, la littérature et, bien sûr, la spiritualité. Non, il s’agit simplement « d’avoir en nous-mêmes les sentiments qui étaient en Jésus Christ » (Ph 2,12). C’est en considérant la Passion que les saints ont été blessés d’amour, même physiquement. Oui, la Passion de Jésus, la Croix, sont inscrites dans notre ADN spirituel, mais notre humanité en est aussi marquée : ne faisons-nous pas partie de son Corps Mystique ? Par exemple, Sainte Véronique Giuliani (Clarisse Capucine, 1660-1727), stigmatisée, l’une des plus grandes mystiques de tous les temps : à sa mort, on a trouvé les instruments de la Passion imprimés sur son cœur transpercé de part et d’autre. Ses écrits spirituels sont d’une sagesse toute divine, et elle mériterait d’être proclamée Docteur de l’Église avec ses 21000 pages manuscrites de son journal, écrit par obéissance. Excentricités de mystiques, me direz-vous, ou plutôt, manifestations extraordinaires de la vie d’union avec Dieu ?

Dans la théologie chrétienne, la souffrance du Christ a un rôle central, le rôle le plus représentatif, étant la plus grande expression de l’amour de Dieu envers l’homme. Sans doute, la Passion et la mort de Jésus ne sont-elles pas une conclusion ; l’achèvement, c’est la Résurrection, car : « si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, et par conséquent aussi, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. Si nous n’avons d’espérance dans le Christ que pour cette vie seulement, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes » (1Cr, 15,16-19). Si donc le fondement même de notre Foi est la Résurrection de Jésus, les souffrances du Christ en sont le sommet, car ce n’est pas pour rien que notre signe distinctif est justement la Croix. On peut même dire que l’univers entier tient dans une seule des plaies de Jésus, ayant chacune la capacité ontologique de sauver non seulement l’humanité entière, mais une infinité d’univers.

La Passion n’est un donc pas un simple événement passé, qui n’a duré que l’espace du Vendredi Saint, puisque le troisième jour Jésus est ressuscité, et Il est vraiment ressuscité ! Jésus a versé son Sang précieux une fois pour toutes au Calvaire, mais si la Rédemption s’est déroulée dans le temps, elle atteint son achèvement dans l’éternité, et donc elle transcende le temps. Dans la lettre aux Hébreux il est dit que « le Christ est le Grand Prêtre des biens à venir, traversant la tente plus grande et plus parfaite qui n’est pas faite de mains d’hommes, c’est-à-dire qui n’est pas de cette création, entra un fois pour toutes dans le sanctuaire, non pas avec le sang de boucs et de jeunes taureaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle » (Hb 9, 11-15).

Cela se passe aussi à chaque messe : le prêtre entre dans le sanctuaire, dans le Saint des Saints, dans la lumière de Dieu, à travers l’Église, corps mystique du Christ, et présente au Père le Sang précieux de son Fils. Le prêtre principal est toujours le Christ qui consacre et qui renouvelle son sacrifice. On n’est donc pas dans le souvenir d’un fait passé, d’un simple « repas », mais hors du temps, aux pieds de la Croix de Jésus. Dans la Messe, la Passion, la Résurrection et l’Ascension sont réactualisées par la présence réelle du Corps et du Sang du Christ, qui s’offre à nouveau pour nous, sur cet Autel non fait de la main d’homme qu’est son Amour. Jésus est Prêtre et Victime, alors que nous, prêtres ordonnés, nous ne faisons que participer à son sacerdoce éternel, nous prêtons, pour ainsi dire, notre humanité au Christ. La Messe n’est pas simplement communier pour « se sentir mieux », un besoin « existentiel », mais le désir de s’unir davantage à la vie même du Christ, que nous avons déjà par la Grâce, en « communiant » aux bienfaits de sa Rédemption.

Selon Saint Thomas, nous sommes tous appelés à la vie mystique ordinaire : « Celui qui veut être mon disciple, qu’il se renonce (vie purgative), qu’il prenne sa croix, (vie illuminative), et qu’il me suive (vie unitive). Alors, gardons-nous de « ne pas réduire à néant la Croix du Christ » (1 Cr 1,17), car « la doctrine de la Croix est une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une force divine. » (1Cr1,18) Car, si elle est « scandale pour les Juifs et folie pour les Païens, pour ceux – c’est-à-dire, nous- qui sont appelés, soit Juifs, soit Grecs, elle est puissance de Dieu et sagesse de Dieu ». (1Cr 1,23-24). Sainte Marie- Madeleine de Pazzi (Carmélite de l’Ancienne Observance, Florence 1566-1607), autre grande mystique, disait à tous ceux qu’elle rencontrait : « Ô amour, qui n’es ni aimé, ni connu ! Ô âmes, créées d’amour et par amour, pourquoi n’aimez-vous pas l’Amour » ? Et qui est l’Amour sinon Dieu ? Dieu est Amour, et la Croix de Jésus nous en donne toute la mesure…

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 24 mars