Avr 022011
 

Comme la lumière a du mal à se frayer un chemin parmi les méandres du cœur humain aveuglé par l’orgueil ! Pourtant quelle simplicité, quel bon sens chez cet aveugle-né, un pauvre mendiant qui n’a aucune prétention ; c’est peut-être parce qu’il est aveugle depuis sa naissance qu’il n’a pas été contaminé par l’arrogance et l’autosuffisance spirituelle de ceux qui l’entourent…

Un peintre a besoin d’une toile blanche pour peindre son œuvre, de même pour une fresque et, s’il le faut, il efface ce qu’il y avait auparavant sur la paroi. L’aveugle-né de l’Evangile ne demande rien. Il est comme une toile blanche et libre qui semble attendre le dessein de Dieu. Sa guérison à la piscine de Siloé, qui signifie « Envoyé », est seulement l’esquisse de l’œuvre que la main de Dieu va faire sur son âme par de fines touches. Comme un chef-d’œuvre qui s’achève, Dieu dépeint, par ces « touches » divines, son image dans l’âme, jusqu’au dernier coup de pinceau qui fait dire à l’aveugle-né : « je crois, Seigneur ! », devenant son disciple. Il est alors illuminé dans les yeux et dans son âme.

D’autre part, nous avons les pharisiens et tous ces personnages que l’aveugle, à peine guéri, rencontre ; tout ce monde ressemble à de vieilles toiles peintes, noircies par le temps et la poussière, que nous voyons parfois dans certaines églises, au point de ne plus distinguer ce qui y est représenté. Ces pharisiens sont justement comme ces vieilles toiles sur lesquelles on ne peut plus rien peindre et qu’aucune lumière ne peut plus éclairer. Jésus-Artiste, Lui-même « Imago Dei », Image de Dieu, ne peut rien peindre sur elles.

Mais il y a une question initiale posée par les apôtres : pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Cette souffrance a-t-elle un sens ? C’est une question qui se pose souvent, surtout lorsqu’elle concerne des proches. Jésus ne cherche pas à culpabiliser qui que ce soit, et s’Il ne nie pas une faute à l’origine de tout mal, le péché originel, Il nie cependant une diversité de fautes pour chacun, car nous sommes tous tombés de la même hauteur, même si les effets diffèrent. Plus encore, Il renverse le tout, en jetant une nouvelle lumière : ce n’est pas l’expression ou la conséquence d’un péché plus grand, mais la possibilité ouverte à la divine Miséricorde pour une grâce plus abondante. Ceux que nous mettons à la dernière place devraient être au centre de notre vie, pour que l’œuvre du Seigneur qui brille en eux, puisse resplendir en nous et pour nous. Aimons donc les petits et les derniers et nous serons, non pas entraînés par leur souffrance, mais participants de la Grâce que Dieu déverse sur eux.

En « illuminant » l’aveugle, Jésus dépeint un nouveau disciple. Il crée une figure lumineuse qui évolue au fil du récit, et met en relief la noirceur des autres personnages. Comme dans le clair-obscur d’un tableau de Caravage, la lumière n’est pas où on l’attend : l’aveugle n’est pas celui qu’on croit, et ce sont les bien-voyants qui sont dans l’obscurité. Chez eux, l’aveuglement s’épaissit, alors que chez l’aveugle la lumière s’intensifie jusqu’à la lumière de la Foi. Ce qui déconcerte est la cécité et la dureté des pharisiens face à l’évidence même des faits : c’est le péché contre l’Esprit Saint ! Chez l’aveugle en revanche, il y a un crescendo de foi et de courage, jusqu’à la vision complète.

Au début du Carême, l’imposition des cendres nous rappelle que nous sommes poussière, de la boue modelée et animée au commencement du monde par le souffle créateur de Dieu. Mais cette humanité, désagrégée par le péché, est refaçonnée par l’humanité du Fils de Dieu, symbolisée ici par la salive thaumaturgique du Christ, l’ « Envoyé », qui nous lave de notre souillure. Voulons-nous voir ou rester aveugles ? Laissons-nous conduire pas à pas par le Christ jusqu’à notre illumination.

Permettez-moi de vous faire part de cette poésie du Bienheureux J. H. Newman : «  Lead, Kindly Light, amid th’encircling gloom, / Lead Thou me on ! / The night is dark, and I am far from home, / Lead me on! / Keep Thou my feet, I do not ask to see / The distant scene ; one step enough for me». Guide-moi, douce lumière, dans l’obscurité qui m’entoure / Guide-moi de l’avant / La nuit est profonde et je suis loin de ma demeure, / Guide-moi de l’avant. / Veille sur mes pas ; je ne demande pas à voir l’horizon lointain ; / un seul pas à la fois me suffit…

Jésus, prends ma main et conduis-moi vers ta lumière.

 

Don Carlo Cecchin

lectures du dimanche 3avril 2011