Fév 092013
 

L’Evangile de ce dimanche résonne comme une invitation au voyage, non pas au sens que le poète Baudelaire lui conférait, dans une délectation sensorielle où il n’était que luxe calme et volupté, mais bien dans un dépaysement absolu, où il nous faudra quitter les rives d’une vie connue et soi-disant maitrisée pour atteindre les profondeurs jamais atteintes de la réalité divine présente et en partie manifestée.

Embarquons nous donc à bord de cette barque de saint Pierre et faisons comme lui l’expérience d’une vie spirituelle totalement bouleversée par la rencontre avec le Dieu Sauveur. Celle-ci débute bien souvent, comme c’est le cas dans cet évangile, alors que nous nous y attendions pas. Las souvent d’une journée ou d’une nuit harassante qui nous a semblé à mains égards stérile, nous nous employons bon an mal an à repriser les trous de notre vie avec nos projets trompeurs et nos désirs déçus quand tout à coup survint celui que nous n’attendions plus ou que nous n’espérions plus. Notre joie alors est à la hauteur de l’entrain qu’il manifeste à vouloir nous sortir de notre torpeur d’hommes et femmes installés. Le discours est vrai, l’objectif enviable et l’exigence quoique fort haute, à ce je ne sais quoi de motivant qu’il nous semble même possible de vouloir atteindre. Bref, ballotés par ces paroles dispensées avec une autorité inconnue jusqu’alors et bercés par les remous du lac, nous nous sentons partir vers un lieu de douceur et de repos qui nous fera enfin quitter cette vallée de larmes à l’origine de cette étendue liquide sur laquelle nous naviguons. Peine perdue, voilà qu’à l’instant où nous évadions enfin, celui qui nous avait mis en marche nous demande de replonger dans cette vie que nous voulions quitter.

« Avance en eau profonde », nous demande-t-il, puis « lance tes filets ». Comme si nous ne l’avions pas déjà fait et comme si celui qui nous parle, un charpentier, était plus expérimenté que nous dans nos petites affaires si tristes et si communes. Et puis à quoi bon écouter quelqu’un qui tout en nous promettant la vie éternelle nous demande de replonger dans cette vie limitée et pénible à laquelle nous voulons échapper ? Et pourtant, sans doute plus pour lui faire plaisir que par conscience professionnelle, nous quittons le rivage et sa présence rassurante pour partir au large et nous lançons alors, à nouveau, les filets, sans illusion.

C’est pourtant à ce moment là que notre vie va enfin commencer. Ce que nous faisions jusqu’à présent, nous le réalisions sans enthousiasme, sans aucun sens, c’est-à-dire sans signification ni direction véritables. Nous étions à l’écorce de la vie, à sa surface simple, sans nous douter de l’épaisseur qui existait en dessous. Dans des actions sans cesse répétées, que ce soit le métro, matin et soir, le travail qu’il convient bien d’exécuter afin de faire vivre la famille ou plutôt de survivre, le repos le soir un peu hébétés et abattus par l’effervescence des activités journalières, nous étions comme vidés et las, terriblement las. Mais déjà les paroles de ce Jésus ont quelque peu redonné vie à tout cela, nous avons commencé à porter plus d’attention aux choses et aux gens, nous nous sommes petit à petit enfoncés dans les profondeurs spirituelles et des choses étonnantes nous sont alors apparues. Tandis que nous prenions le métro comme d’habitude, tandis que nous rencontrions des clients, comme d’habitude, tandis que nous préparions le repas des enfants, encore comme d’habitude, voici que nous découvrons enfin le sens de tout cela, voici qu’une personne habite enfin nos gestes et nos paroles et qu’en remontant les filets de nos activités nous découvrons ces poissons qui avaient toujours été là mais que nous n’avions jamais pu voir ni capturer.

Alexis de Monts

Lectures dominicales du 10 février