Mai 102013
 

De retour d’un mémorable pèlerinage à Rome, je voudrais vous faire partager mes passions. Visiter l’Italie et surtout Rome, faire le Grand Tour comme on disait à l’époque, était indispensable pour former le goût de tout jeune homme bien né du XVII-XVIIIème siècle. Pour un artiste, cela s’avérait nécessaire. Certes, les choses ont changé, et, pour bien apprécier Rome, il faudrait faire abstraction du bruit incessant, de la circulation chaotique, de la chaleur, des Romains eux-mêmes…La chose est assez facile, il suffit d’entrer dans une vénérable basilique où le temps semble s’être arrêté, et de rêver…« La vie est un songe » : c’est un lointain souvenir de collège, une œuvre de Pedro Calderòn de la Barca (1600-1681) qui marqua mon adolescence. La réalité, la vraie, est au-delà du rideau, une fois refermé sur la scène du théâtre de notre vie qui se déroule comme une comédie, souvent même comme une tragédie, et qui a pourtant valeur d’éternité.

Le premier jour, en allant vers Saint Paul Hors-les-Murs, nous avons été accueillis par l’église Ste Marie in Aracœli et le Capitole dont la place a été conçue par Michel-Ange, avec en son centre la belle statue de Marc-Aurèle et les deux Dioscures au sommet de l’escalier monumental. Quelle vue magnifique sur le Forum, théâtre de tant de gloires, maintenant en ruine ! L’Empire Romain a été voulu par Dieu pour y répandre la vraie foi : Rome et la Grèce sont le substrat culturel, philosophique et juridique sur lequel s’est greffée l’Eglise. Les empires sont éphémères et j’imagine Jésus pleurant sur Jérusalem, mais l’Eglise restera, elle, jusqu’à la fin des temps. Voulez-vous rêver ? Promenez-vous sur la Via Appia : le paysage y est idyllique, les cyprès et les pins parasols bordent la voie, alternant avec tombeaux, bas-reliefs funéraires, ruines et cippes. Il me semble entendre les pas des légions romaines partant conquérir le monde, les pas des Apôtres Pierre et Paul : « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la bonne nouvelle » (Rm 10,5) et peut-être aussi les gémissements du jeune Saint Tarcisius, dont le front innocent ruisselle de sang, les bras croisés sur sa poitrine pour défendre l’Eucharistie. A quelques pas de là, il y a les catacombes : devant les tombeaux des martyrs, on y recueille le frémissement héroïque des premiers temps de l’Eglise, décrit par les distiques du Pape Damase en beaux caractères philocaliens. Les tombeaux des Apôtres Pierre et Paul sont le but principal de notre pèlerinage. Si le tombeau vide du Christ est le fondement de notre foi, dans celui de Pierre il y a le cœur de l’Eglise, toujours vivant par son successeur, le Pape, qui continue à nous confirmer dans cette foi. Auprès de la tombe de Saint Paul, il nous semble entendre l’écho de sa parole véhémente, expression de son zèle si ardent pour le Christ.

A part les assez nombreuses églises paléochrétiennes et médiévales témoignant de la foi des chrétiens des premiers siècles, telles St Etienne  Rotondo, Ste Marie-au-Transtévère, Ste Praxède ou les Quatre-Saints-Couronnés, c’est la splendeur des églises baroques qui attire particulièrement mon attention. Oh, elles n’ont point la frivolité du rococo nordique, au contraire. Le baroque, héritier de l’Antiquité et de la Renaissance, est le style catholique par excellence. L’esprit baroque semble désirer cette harmonie entre Dieu et la nature, le surnaturel et le naturel, l’âme et le corps, la beauté spirituelle et physique : tout cela se trouve réconcilié par le paradoxe de l’Incarnation du Verbe de Dieu fait chair. Cet univers exubérant et rhétorique du baroque a répondu aux attentes de la Contre-Réforme. C’est dans la pénombre dorée de ces églises que j’aime me recueillir. Sous leurs autels, il y a parfois le corps insoupçonné d’un saint, et lorsque un faisceau de lumière éclaire un détail, c’est tour à tour un angelot malicieux qui vous sourit, ou une tête de mort qui ricane : le trompe l’œil et la réalité. C’est dans ce clair-obscur que le baroque a si bien su exprimer la vie et la mort. Tout se déroule comme une représentation, un opéra sacré, un acte tragique mi-profane mi-sacré, mi-sensuel mi-innocent, mi-humain mi-divin, mi-saint mi-pécheur. Du haut des autels, des personnages à la noble allure semblent poser pour l’éternité : hiératiques ou héroïques, méditatifs ou courroucés, martyrisés et pourtant les yeux levés vers le Ciel en une douce extase, d’une beauté presque outrancière ou d’une laideur répugnante. Les voûtes semblent exploser  et nous aspirer dans un mouvement convulsif vers un profond ciel turquoise et une lumière éblouissante: c’est l’apothéose d’un saint, reçu au Ciel dans un frémissement de corps et un bruissement d’ailes angéliques. Pour terminer comment ne pas évoquer la douceur des soirées romaines ? Lorsque le jour se confond avec la nuit et que le ciel est d’un bleu magnifique avec des reflets orangés, assis sur une terrasse ou se promenant en dégustant une glace : on se sent chez-soi ! Mais, gare à vous, on est toujours épiés, non seulement par les innombrables français que vous croisez, mais par les nombreux saints qui vous regardent du haut des façades majestueuses. Hélas, mes divagations doivent prendre fin, il faut rentrer avant 23h00, sous peine de passer la nuit sous un pont !…Demain, il nous faudra retourner à Paris, mais désormais, chacun portera Rome dans son cœur. Comme j’aime l’Eglise ! Elle est ma mère !

 

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 12 mai