Jan 032014
 

Imaginez une de ces nuits d’Orient dont l’immensité bleue du ciel, d’une pureté et d’une profondeur magnifique, fait ressortir des milliers d’étoiles. Une brise fraîche et légère monte du désert. Les jardins exhalent des effluves de roses de Damas et de jasmin. L’heure est propice : de savants personnages, des mages, l’air grave, scrutent les étoiles. La tradition chrétienne en a fait des rois et les a nommés Melchior, Gaspard et Balthasar. Ce sont des astronomes ou astrologues, sans doute adonnés aux arts divinatoires, prêtres de leur religion, et donc de dignité quasi royale. Ils interrogent la voûte céleste depuis si longtemps, que rien, ou presque, ne leur est abscons : ni les constellations et conjonctions des planètes, ni les comètes et les éclipses. Mais cette nuit-là, quelque chose d’étrange et d’inhabituel survient… une étoile inconnue les éblouit soudain, les attire, les appelle : est-ce le signe d’un événement important ?

Les anciens pensaient en effet que les étoiles dirigeaient la destiné des hommes. Fébrilement, ils cherchent dans les livres sacrés, les oracles des dieux, mais ceux-ci restent muets, comme s’ils étaient devenus hostiles. Mais l’étoile, la plus brillante de toutes, est toujours là, scintillant dans le ciel. Elle semble les attendre et même les défier. Les Mages restent pensifs et troublés. C’est alors qu’une autre lumière, toute spirituelle, semble se frayer un chemin dans les méandres de leurs croyances. Avec persévérance, ils cherchent encore. Enfin, ils croient avoir trouvé la réponse dans les livres sacrés des Hébreux. Le prophète Balaam avait prédit cette étoile (Nb 24,17). « Ah, c’est donc la naissance d’un roi ? Mais qui peut-il bien être, puisque le ciel l’annonce d’une manière si éclatante ? » se disent-ils. Faut-il vraiment entreprendre un long et périlleux voyage pour honorer la naissance d’un roi inconnu ? Est-ce raisonnablement envisageable ? Pourtant l’astre éclatant de lumière est toujours là, obsédant, les provoquant sans cesse. Une force les pousse… C’est décidé, ils partent !

Or, chose extraordinaire, l’étoile semble les précéder, leur indiquer le chemin. Leur voyage devient intemporel, presque onirique : dans les nuits calmes et sereines, ponctuées de myriades d’étoiles, les Mages, toujours guidés par cette lumière incessante, sont seuls avec leurs pensées, avançant lentement à travers les étendues du désert. Cette solitude est propice au recueillement, à la contemplation : du sable et le ciel, rien d’autre ! Dans l’intimité des bivouacs, ils échangent leur avis, leurs pensées, leurs doutes : mais enfin, que cherchent-ils ? Qu’aimeraient-ils trouver à la fin de leur quête ? Quelle sorte de roi vont-ils rencontrer ? La caravane continue dans la nuit du monde : presque un parcours initiatique. Ils vont d’oasis en oasis et traversent quelques villages et villes dans lesquelles ils ne veulent surtout pas s’attarder de peur d’oublier leur but. Au cours de leur voyage des ténèbres à la lumière, ils rencontrent toute sorte d’humanité : la mort et la vie, ceux qui rient et ceux qui pleurent, les riches et les mendiants, les bien portants et les lépreux…Mais quel sens donner à tout cela ? Le monde leur apparait peu à peu sous sa véritable lumière : « Vanité des vanités, tout est vanité ». St. Paul dira en citant Isaïe : « Je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai la science des savants…ce qui est folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes » (I Co 1,19-20, 25). Au fur et à mesure qu’ils avancent, leurs certitudes humaines vacillent et la lumière intérieure se fait plus claire, plus simple, évidente même, sans pourtant qu’ils soient capables de l’expliquer. Peut-on trouver Dieu sans qu’il nous ait d’abord trouvé et nous attire à lui ? Finalement Jérusalem, la ville royale, est en vue, avec son temple si majestueux. Mais quelle déception ! L’étoile disparait ! «Nous sommes peut-être arrivés ? ». Ils pensaient trouver la ville en émoi mais personne n’est au courant de ce roi! Ils sont écœurés : eux qui viennent de si loin pour voir un roi qui en principe n’était pas le leur…et voilà que les supposés sujets de ce roi ne savent rien sur lui et sont même indifférents. Il n’y a rien de pire que ceux qui ne cherchent plus, qui ne désirent plus, qui n’espèrent plus rien ! « Comment ? A-t-il échappé au Planning Familial ? », répondent vulgairement des dames échevelées et à demi vêtues ressemblant à des ménades. « Étrange mœurs ! » se disent les Mages en se regardant, « elles semblent folles ! ». Las, les Mages continuent à chercher. Leur rang leur permet de s’adresser aux puissants… bien sûr, ils sont au courant, mais cela ne les regarde pas «  Un Roi ? Mais nous sommes en république! » répondent des satrapes serviles. Seul le roi Iduméen, semble davantage intéressé pour en réalité défendre la laïcité : « Cette lumière dérange ! Elle est trop ostentatoire ! ». Les hommes préfèrent les feux follets des palais des « Champs Élysées », ou royaume des morts, plutôt que la vraie lumière, celle de Dieu, qui éclaire le monde. Finalement, un scribe, en compulsant savamment les Écritures, trouve la réponse dans les prophéties de Michée : « Bien sûr, c’est à Bethléem de Judée, c’est écrit, même si ça ne coïncide pas avec mes théories, allez-y vous-mêmes si vous voulez ! ».

« Vite, vite, partons d’ici ! », se disent les Mages en secouant la poussière de leurs chaussures. Mais alors qu’ils s’éloignent de la ville, la lumière réapparait, plus lumineuse et plus proche que jamais, comme si le Roi venait à leur rencontre. Elle s’arrête ! Étrange : pas de palais, ni de serviteurs affairés, mais une maison plus qu’ordinaire. Intrigués et un peu intimidés, ils entrent : quelle simplicité, quelle pureté… ! Ils voient une jeune et humble maman souriante, à la beauté surnaturelle, et un époux sans doute pauvre mais à la noble allure. Au milieu, un ravissant petit bébé les regarde et leur sourit. Mais pourquoi donc  les Mages en sont-ils si émus ? « Enfin ! N’avons-nous jamais vu un enfant ? ». La lumière qui brillait dans le ciel se fait maintenant éblouissante dans leur âme. A présent, tout est évident ! Ils se prosternent à genoux et les larmes aux yeux adorent cet enfant, en leur offrant non seulement des présents mais surtout leur cœur renouvelé par la Foi. Instruits par l’ange, c’est par un autre chemin qu’ils rentrent tout joyeux dans leur pays. St Maxime de Turin dans une de ses homélies, dit ceci : «  Donc, mes frères, nous qui venons de la gentilité, imitons ces Mages jusqu’au bout, jusqu’à la connaissance du Christ. Dieu nous a promis de ne pas nous tromper. Il nous faut prendre garde à ce que la croyance des païens ne nous ramène pas, une fois que nous avons reçu le Christ, par le chemin que nous avions emprunté à l’aller. Car, un certain nombre de chrétiens, après avoir adhéré à la Foi, se laissent empêtrer de nouveau dans les erreurs d’antan : ils célèbrent avec nous les joies de la naissance du Seigneur, et, pour marquer les calendes avec les païens, participent à des banquets où ils sombrent dans l’ébriété ; Ils reçoivent avec nous la bénédiction de Dieu, et observent avec les païens tous les rites de la superstition. Il y a vraiment lieu de déplorer que les chrétiens prêtent attention aux auspices, alors que les Mages ont méprisé les augures, et que les premiers refusent de rejeter la licence des mœurs, alors que les seconds ont renoncé à l’expérience de leur art ». Transposons tout cela à notre époque…

Les Mages, retombent dans le silence des nuits d’Orient, leurs traces se perdent dans l’immensité du désert, mais cette lumière qu’ils portent désormais dans leur âme est la lumière que tout homme de bonne volonté peut voir et suivre…si nous, les chrétiens, la lui montrons avec un peu plus de cohérence…Longtemps après, les Mages auraient été baptisés par l’apôtre St. Thomas, sacrés évêques, puis seraient morts martyrs pour cet enfant qu’ils avaient jadis adoré. Peu importe si cela n’est attesté que tardivement ou que ce soit une légende: laissez-moi à mes rêves, à mon imaginaire et tant pis pour tous les scribes ! Les corps des Mages sont vénérés dans une magnifique châsse en la Cathédrale de Cologne.

Don Carlo Cecchin

Lectures dominicales du 5 janvier