Fév 232019
 

Il faut souligner que l’Orient et l’Occident avaient des caractéristiques différentes mais aussi communes qui se compénétraient et ne formaient qu’un seul art chrétien. Cela est d’autant plus vrai que jusqu’au XIe siècle, l’Église était encore indivise, mis à part quelques schismes localisés. Les icônes, faute d’une beauté formelle, ont une beauté intemporelle et mystique. C’est un patrimoine que nous avons en commun avec les Orientaux, même si elles ont chez ces derniers une place plus importante après la parenthèse iconoclaste. Quant aux mosaïques, elles sont un héritage hellénistique et romain, que l’art chrétien s’est approprié. De même, pour l’architecture : les premières basiliques étaient dans le style des basiliques civiles romaines. La coupole, quant à elle, était bien connue à Rome – voir le Panthéon – mais la plus grandiose réalisation a été Sainte-Sophie (la Sagesse Divine) de Constantinople, inaugurée en 537 par l’Empereur Justinien. Jusque-là, on ne peut pas encore parler d’art « byzantin » proprement dit, car Constantinople, la Nouvelle Rome, était encore très romaine.

Si les Saints sont la plus grande apologie de notre Foi, l’art chrétien l’est aussi, car cette beauté est la preuve vivante de cette même Foi. L’art paléochrétien, si près de l’art impérial romain, nous rappelle l’âge héroïque des Apôtres et des martyrs, et la victoire du Christ sur le paganisme. Après l’effondrement de l’Empire Romain, l’art roman, à la beauté austère et mystique, garde encore quelques restes de l’antique gloire. Plus tard, à l’apogée du Moyen-âge, il y aura la verticalité transcendantale vertigineuse du gothique. Une cathédrale gothique n’est-elle pas en elle-même une théologie de l’annonce de la beauté et de la Vérité de Dieu et de Jésus-Christ, dont tous les mystères semblent prendre forme. Dans le baroque, les lignes pures et élégantes de la Renaissance bougent et s’agitent dans un mouvement ascendant qui nous aspire vers le haut comme dans un tourbillon, les colonnes torsadées s’élèvent jusqu’à la voûte qui, décorée de fresques, semble exploser pour nous ouvrir le ciel dans l’apothéose de la Divinité. C’est l’art de « l’Incarnation » par excellence, pour certains un peu…trop en chair.

En redescendant sur terre, je suis atterré aujourd’hui par la perte du sens du sacré qui avait pourtant toujours caractérisé toute société humaine depuis le commencement du monde : l’homme est naturellement religieux. Pour avoir brouillé la frontière entre le sacré et le profane, on a fait croire que tout est sacré. Par conséquent tout est devenu profane et le sacré a cessé : on a sacralisé l’humain et laïcisé le divin, ainsi la différence entre le bien et le mal s’estompe aussi. Mais, puisqu’on a chassé Dieu et le sacré, il reviendra sous d’autres formes, en particulier à travers des pratiques superstitieuses. Si on évacue la croix, on arrive au déisme, avec le « Grand Architecte » et le relativisme. Étrangement, notre société technologique semble marquée par le satanisme, l’occultisme, la magie. Le sacré sort du temple, mais devient n’importe quoi : les républiques ont leurs « Panthéons » d’immortels, qui n’ont pas toujours bien vécu et ne sont pas bien morts, et ont droit à des cérémonies civiles aux rites lugubres et sans espérance, malgré la rhétorique d’un Malraux de service ; il y a aussi la « sacralité blasphématoire » de certains droits et valeurs laïcs qui crient vengeance auprès de Dieu. On dénigre le culte des saints dans l’Église, mais en même temps on se met à « vénérer » la momie de Lénine et autres « grands hommes » de la nation. En cette époque crépusculaire, seule la Foi chrétienne est considérée comme insensée, tout comme ses rites et ses usages. Les lieux sacrés que sont les églises ne sont plus respectés, à commencer par les catholiques eux-mêmes. On y entre parfois en ruminant de la gomme à mâcher, on se comporte comme dans un salon en parlant à voix haute, sans aucune attitude d’adoration. Les églises catholiques et orthodoxes se distinguent justement par cette « présence » mystérieuse de Jésus dans l’Eucharistie et ne peuvent pas être considérées comme de simples lieux de prière, froids et dépouillés. Puisqu’aujourd’hui le blasphème contre la Foi chrétienne (pour les autres c’est autrement plus dangereux !) est devenu un « droit », et la haine anti-chrétienne une normalité, les profanations se multiplient, et ce n’est que le début. On ne profane pas seulement le lieu, mais ce que nous avons de plus précieux : Jésus Lui-même dans l’Eucharistie. Vous savez bien ce que je pense au sujet de l’architecture et de l’aménagement des églises actuelles : le « Beau » et le « Vrai » font souvent défaut, et par conséquent la Foi aussi. Pour expliquer certaines architectures ou soi-disant œuvres d’art sacré, il faut un livret d’instructions ou des élucubrations fumeuses et tordues, alors que l’œuvre, dans son ensemble, devrait être perceptible par elle-même. Regardons l’église maltaise de Hal-Farrug, exemple de ce qu’on appelle « déconstructivisme », et écoutons ce qu’en dit son architecte : « Elle pourrait paraître dépourvue d’ordre…mais peut aussi être comprise comme le reflet d’une part de l’agitation et de la confusion qui semblent dominer le monde et d’autre part des secousses dont l’Église catholique semble être soumise aujourd’hui ». Oui, en effet, il n’y a aucun ordre, tout est asymétrique, et l’édifice semble s’effondrer sur lui-même : est- ce l’image de l’Église Catholique actuelle ? Comment y trouver la sérénité et la paix ? L’église n’est pas seulement un simple lieu communautaire, mais surtout le lieu de la rencontre de Dieu, de sa lumière, le lieu qui nous projette au-delà de l’histoire, des souffrances de cette vie en nous faisant entrevoir la « Patrie » céleste qui nous attend. Après tout ce que je viens d’écrire, loin de moi de faire de l’esthétisme. Une chapelle de brousse, avec des images mièvres et décolorées par le soleil, reflète tout simplement la Foi et me paraît donc plus belle que certaines églises contemporaines qui semblent en être la négation. La beauté du Logos, du Verbe de Dieu incarné, nous la trouvons surtout dans la Croix, gibet horrible en soi, mais que l’Amour de Dieu a rendu splendide, et que nous essayons parfois d’oublier ou de mettre en sourdine. Cette croix, signe de l’amour de Dieu, doit être le sujet de notre contemplation en Carême, étape nécessaire si on veut faire éclater notre joie à Pâques…

Don Carlo Cecchin, vicaire

Lectures dominicales du 24 Mars